Corse: Sangliers sur des poteaux, sur des radars... Comment expliquer ces mises en scène macabres des chasseurs?

CHASSE Il arrive fréquemment que des dépouilles de sanglier soient « exposées » sur les bords des routes corses. Mais pourquoi? POURQUOI???...

Jean Saint-Marc

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Un sanglier à poil dur et regard vif (illustration).
Un sanglier à poil dur et regard vif (illustration). — Modry David/AP/SIPA
  • En fin de semaine dernière, un chasseur s'est amusé à déposer une dépouille de sanglier sur un radar automatique, à Porto-Vecchio, en Corse-du-Sud. 
  • Il est assez fréquent de voir des cadavres de sangliers sur des piques ou sur des panneaux routiers, le long des routes, dans les villages du maquis corse.
  • Il s'agit parfois d'une blague de mauvais goût. Cela peut aussi être une sorte de «concours» entre deux équipes de battue. 

Allez, c’est parti. Il y a le mot «chasse » dans le titre, vous pouvez foncer directement dans l’onglet commentaires et tirer à vue, comme d’hab'. Restez quand même lire un peu, surtout que je vais vous donner du grain à moudre : vous allez pouvoir m’insulter directement. Pour tout vous dire, j’ai grandi à la campagne, avec plein de chasseurs dans mon entourage proche. Précision : c’était pas en Corse. Par chez moi, on tue les sangliers, mais on ne plante pas leurs têtes sur des panneaux routiers. Ni sur des piques à l’entrée des villages. On n’accroche pas leurs dépouilles sur les radars automatiques. Même quand on est très en colère contre la maréchaussée.

Tous les exemples cités ici sont à la fois authentiques et récents. Mais c’est une consigne officielle de la rédaction en chef : pas de photo macabre. Alors les seuls sangliers que vous allez voir dans cet article seront en pleine forme (et mignons, tant qu’à faire). Par exemple :

 


Revenons-en à nos moutons, et cherchons à comprendre. Qu’est-ce qui peut pousser un homme à suspendre un sanglier sanguinolent sur un radar automatique ? L’art ne s’explique pas, il se ressent… Essayons quand même.

« Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? »

« C’est pour faire parler les curieux », nous sort un chasseur qui habite dans le secteur de Porto-Vecchio, où deux cadavres ont été exposés la semaine dernière. A peine le temps de digérer la répartie niveau CM2 qu’il nous raccroche au nez : voyez avec le garde-chasse. Voyons avec le garde-chasse. Ou plutôt avec le répondeur téléphonique de la DIR PACAC de l’ONCFS. Après avoir tapé trois puis dièse, il nous oriente poliment vers Xavier Peroni, chef de la brigade mobile d’intervention corse de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (CBIC ONCFS, donc). A la tête d’une armée de 19 agents inspecteurs de l’environnement, Xavier Peroni n’a pas beaucoup de temps ni pour parler aux journalistes, ni pour compter les sangliers sur les radars automatiques.

« Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? » : Xavier Peroni répond à notre question par une question, classique. Puis développe. « Ce genre de geste pose un problème du point de vue sanitaire, c’est sûr, car les sangliers peuvent être porteurs de maladies. Mais de un, tous les animaux ne sont pas malades. De deux, pour sanctionner, il faudrait assister au dépôt de la carcasse en direct. » De trois, merci d’avoir appelé, bonne journée.

On discute un peu plus longuement avec Paul Ettori, président de la Fédération des chasseurs de Corse. Le pauvre homme est actuellement hospitalisé, en petite santé, ce qui ne l’empêche pas de dégainer :

Comment expliquer ça ? C’est tout simple, Monsieur. On a affaire à des débiles. Des crétins. Vous savez, si on devait faire un classement des chasseurs idiots, je crois qu’en Corse nous serions dans le peloton de tête. »

Et le voilà lancé. Tout le monde en prend pour son grade :

  • celui qui s’est posté sur une tombe pour chasser les grives
  • celui qui roule en 4x4 sur les filets à olive
  • ceux qui font pleuvoir du petit plomb sur les mères de famille qui étendent leur linge
  • ceux qui organisent des petits concours entre eux
     

Comme à la pétanque le dimanche matin ? Dans un soupir, Paul Ettori nous explique : « Tu as deux équipes dans le village. Quand ils tuent un sanglier, ils mettent la tête sur une pique, ou la peau sur un grillage. Côté droit de la route, c’est une équipe, côté gauche, c’est l’équipe rivale. Ou ils font ça à côté des refuges de chasse. Et à la fin, on compte : 10 pour machin, 12 pour bidule. »

Deux chasseurs réconciliés après une rivalité territoriale, allégorie.
Deux chasseurs réconciliés après une rivalité territoriale, allégorie. - Pixabay

D’autres chasseurs de la région nous confirment la pratique. Les plus jeunes précisent que les concours se poursuivent désormais sur les réseaux sociaux, où les différentes équipes se chambrent sur le bon vieil air de celui qui a la plus grosse (on parle évidemment des défenses des sangliers capturés, photo à l’appui).

Rivalités de territoire et fosses maçonnées

Mettre une dépouille sur un grillage, c’est aussi une manière de préciser que cette zone du maquis appartient à telle ou telle équipe. « Il y a parfois des rivalités de territoire entre les sociétés de chasse », glisse Paul Pinna, technicien à la Fédération des chasseurs de Haute-Corse.

Vous le savez, il y a les bons et les mauvais chasseurs. Aux yeux des Fédérations, il y a les bons et les mauvais élèves. On nous a parlé plusieurs fois de la société de chasse de Tomino, une petite commune perchée dans un coin du Cap Corse. Tomino, son ruisseau, ses tours gênoises, sa chapelle… Et sa fosse maçonnée. Les chasseurs y ont construit une fosse en parpaing, avec une dalle de ciment. Ils y balancent les viscères, têtes, peaux, pieds… Bref, tout ce qui n’est pas bon dans le cochon. Ils recouvrent de chaux vive, laissent mijoter, et récupèrent à la belle saison de l’engrais pour les jardins.

« Pour éviter que les viscères soient balancés en pleine nature, la Fédération accorde une subvention de 1.000 euros pour chaque fosse maçonnée », reprend Paul Pinna. « Alors on construit, on construit », reprend Paul Ettori, qui assure que tout le territoire corse sera couvert « d’ici deux à trois ans. » Aujourd’hui, il y a seulement neuf fosses maçonnées en Corse-du-Sud. Un territoire disputé par 75 sociétés de chasse. Où sont tués chaque année environ 12.000 sangliers. Et combien y a-t-il de radars automatiques ?

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