Stanislas Dehaene: «Nous sommes dotés d’une machine cérébrale qui dépasse les ordinateurs»

INTERVIEW Le neuroscientifique Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique de l’Education nationale, publie ce mercredi « Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines »…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Un enfant qui lit
Un enfant qui lit — Pixabay
  • Selon Stanislas Dehaene, le cerveau humain dépasse les ordinateurs et l’intelligence artificielle.
  • Stimuler la curiosité, la concentration, l’analyse des erreurs, les révisions, permet de développer les capacités d’apprentissage de l’enfant.
  • Un travail que doivent mener conjointement les enseignants et les parents.
Stanislas Dehaene.

Le fonctionnement du cerveau au service de la pédagogie. Dans Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, qui parait ce mercredi, Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique de l’Education nationale, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale, analyse le fonctionnement de la mémoire, le rôle de l’attention, le rôle clé du sommeil pour le cerveau… Des informations aussi instructives pour les enseignants que pour les parents afin de permettre aux enfants de mieux apprendre.

Pouvez-vous nous définir en quoi consistent les sciences cognitives ?

Ce sont l’ensemble des sciences qui cherchent à élucider comment fonctionne le cerveau : la psychologie, la biologie du cerveau…

En quoi vos travaux peuvent aider à mieux prendre en charge les élèves en difficultés ?

Comprendre ce qui se produit quand le cerveau apprend permet de s’adapter pour le rendre plus efficace. Nous sommes tous dotés d’une machine cérébrale extraordinaire qui dépasse les ordinateurs, l’intelligence artificielle… Car le cerveau humain déploie des algorithmes, des théories scientifiques, qui n’ont pas été imitées jusqu’alors par les machines.

Vous soulignez le rôle considérable de l’attention dans les apprentissages, mais comment améliorer les capacités de concentration chez l’enfant ?

Différentes activités permettent de stimuler l’attention exécutive de l’enfant et d’éviter la distraction du cerveau : jouer d’un instrument de musique ou à un jeu vidéo, chanter dans une chorale… Il est important aussi que les classes ne soient pas trop décorées et que les manuels scolaires ne soient pas trop illustrés pour ne pas troubler l’attention de l’enfant.

Selon vous donc les jeux vidéo peuvent avoir un impact positif sur le cerveau, mais à quelle dose ?

Oui, car en jouant à un jeu vidéo, l’enfant interagit, développe des stratégies et augmente sa vigilance. L’important est de ne pas laisser dériver le temps. Car bien souvent, l’on constate qu’un enfant qui joue à un jeu vidéo ne voit pas le temps s’écouler. Il faut fixer une limite temporelle pour cette activité afin qu’il ne tombe pas dans l’addiction.

Vous insistez sur la nécessité de se tromper pour apprendre, mais le droit à l’erreur est-il suffisamment affirmé dans un système scolaire qui survalorise la notation ?

Non, car l’on confond l’évaluation avec la sanction, alors qu’elle doit être décomplexée et permettre d’évoluer. Il faut accepter de s’en amuser. Le rôle de la correction de l’erreur est essentiel dans le processus d’apprentissage. Autant, j’estime que la notation n’a pas un grand intérêt, autant, je pense que l’évaluation des élèves, comme elle est désormais pratiquée à l’entrée du CP, du CE1, de la 6e et de la seconde est un bon outil. Car son but n’est pas de classer les élèves, mais d’avoir une photo de toutes leurs dimensions cognitives pour évaluer là ou cela va mal et où il faudra les aider. Cela permet aux enseignants de se transformer en Sherlock Holmes capables de comprendre ce qui bloque dans le processus d’apprentissage.

D’après vos recherches, le rôle des révisions est essentiel dans le processus d’apprentissage. Est-ce à dire qu’elles ne sont pas assez systématiques chez les élèves ?

Nous sommes tous sujets à une illusion cognitive : nous croyons savoir, ce qui n’est pas toujours le cas. Un élève croit par exemple, qu’il suffit de lire son cours pour le connnaître. Mais il faut distinguer la mémoire de travail qui est fugace et la mémoire de long terme. Pour bien maîtriser un savoir, il faut espacer les révisions, en testant régulièrement ses connaissances. Si l’on veut retenir quelque chose sur deux mois, il faut le réviser toutes les deux semaines et pour s’en rappeler sur 10 ans, il faut le revoir tous les deux ans. Par ailleurs, je recommande aux élèves de mélanger leurs leçons à réviser. Car en testant leurs connaissances sur la totalité du programme qu’ils ont vu dans une matière, cela va obliger leur cerveau à choisir parmi les informations qu’il a emmagasinées.

Vous semblez penser que la curiosité des élèves n’est pas assez stimulée. Comment les enseignants peuvent-ils le faire davantage ?

Mon propos n’est pas de critiquer le système scolaire, mais d’énoncer les grands principes qui permettent de stimuler la faculté d’apprendre. Concernant la curiosité, celle-ci oriente le cerveau vers des nouvelles choses et des choses apprenables, car il ne va pas s’intéresser à des choses connues ou difficiles à apprendre. Il faut créer un environnement encourageant la curiosité dans les établissements, comme dans les écoles Montessori par exemple, où les élèves peuvent choisir leurs activités, dont l’intérêt pédagogique a été testé auparavant. Cette curiosité les motive. Il faut aussi stimuler la participation des élèves, les exposés, les travaux de groupe…

Vous insistez aussi sur la qualité du sommeil…

Oui, car les données scientifiques sont claires sur le sujet : si le cerveau apprend la journée, pendant la nuit il consolide les connaissances. Il rejoue plusieurs fois les épisodes de la journée pour mieux les imprimer. C’est pourquoi la durée et la profondeur du sommeil sont très importantes. En revanche, si on dort peu et mal, on apprend mal. Les adolescents ayant pour habitude de se coucher tard, certains établissements aux Etats-Unis ont d’ailleurs décidé de décaler l’heure du début des cours le matin. Cette expérimentation serait intéressante en France.

Quels conseils donneriez-vous aux parents pour maximiser les facultés d’apprentissage de leurs enfants ?

Ils ne doivent pas considérer que c’est uniquement à l’école d’apprendre à leurs enfants, mais ils doivent aussi créer un univers stimulant pour eux : en parlant à leurs enfants, ce qui va permettre d’enrichir leur vocabulaire et leur aptitude à raconter, en les incitant à lire, à découvrir des activités artistiques, culturelles ou sportives…

Alors que la réflexion est engagée sur une réforme de la formation des enseignants, pensez-vous qu’elle devrait intégrer les sciences cognitives ?

Oui, le corpus de données sur le sujet devrait être connu par tous les enseignants. Au Conseil scientifique, nous sommes d’ailleurs en train de construire un Mooc qui sortira cette année pour "apprendre à apprendre".

Reste que vos conseils suscitent une certaine défiance chez les enseignants. Comme l’a montrée une tribune du SNUipp-FSU en novembre dernier appelant à ne pas faire des neurosciences l’alpha et l’oméga des décisions en matière scolaire…

C’est un faux procès de croire que les sciences cognitives nieraient l’histoire de l’enfant et ses origines sociales. Ou qu’elles seraient un frein à la liberté pédagogique des enseignants. Elles sont juste une aide pour optimiser les capacités d’apprentissage.

Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, par Stanislas Dehaene. Ed. Odile Jacob, 384 p., 22,90 €.