VIDEO. «Etre tué ne me faisait pas peur»... Ibrahim Ghunaim le rappeur de Gaza qui veut «frapper fort comme un sniper»

PORTRAIT Avec le rap, le palestinien, Ibrahim Ghunaim veut « frapper fort comme un sniper » pour dénoncer les abus d'un régime autoritaire... 

Emilie Petit

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MC Gaza, de son vrai nom Ibrahim Ghunaim,  a dû quitter Gaza, en avril 2018.
MC Gaza, de son vrai nom Ibrahim Ghunaim, a dû quitter Gaza, en avril 2018. — Capture d'écran/20 Minutes
  • Ibrahim Ghunaim, aka MC Gaza, est originaire du village de Safa, en Palestine. Il a grandi dans la bande de Gaza.
  • Il a commencé à faire du rap en 2005, après un concert d’Army of One, qui s’est tenu à Gaza. Il n’a jamais voulu lâcher depuis, malgré la censure.
  • Après avoir fui en Tunisie en avril dernier, il travaille aujourd’hui sur son premier album, Step 25, et a lancé une campagne de crowdfunding pour financer la sortie de son disque.

« A Gaza, je n’avais pas peur de mourir, mais qu’on m’empêche de poursuivre mon rêve. » Ibrahim Ghunaim​ est rappeur. Son blaze ? MC Gaza. Son rêve ? Scander ses textes en arabe sur des samples aux accents orientaux. Mais Ibrahim Ghunaim n’est pas que rappeur, c’est aussi la force incarnée. Malgré Gaza, la maison de fortune,  l'absence d'électricité et d'eau courante, la guerre tout autour, il garde presque toujours le sourire. Même lorsque ce natif du petit village de Safa évoque la mort de son père. Ou celle de cet ami qu’il a perdu sous le feu des balles lors de la « Marche du retour » en mars dernier, à la frontière israélienne.

Aujourd’hui le jeune rappeur de 26 ans a quitté « la bande » mais n’a pas abandonné son combat. Il travaille sur son premier album, Step 25. S’y mêlent à ses propres compositions, des featuring avec une soixantaine d’autres rappeurs palestiniens, originaires de Gaza et de Jérusalem. Un album terminé, mais pas encore produit car Ibrahim a besoin d’argent pour pouvoir boucler le tout : « Mon père m’a donné de l’argent pour m’aider à financer mon album. Il est mort une semaine plus tard… »

Le rappeur n’a donc pas hésité à lancer une campagne de crowdfunding : « Ici, à Tunis, j’ai réussi, grâce à quelques connaissances, à contacter l’une des meilleures boîtes de production de Tunisie. J’ai la chance d’avoir pu travailler avec les meilleurs artistes du pays. Maintenant, j’attends que ma campagne de crowdfunding se termine, pour enfin pouvoir vivre mon rêve. »

« Le rap, c’est toute ma vie »

Un rêve vieux de plus de dix ans. « J’ai commencé à faire du rap en 2005. J’étais à un concert de Army of one et je me suis dit que je voulais être l’un de ces mecs qui pouvaient dire ce qu’ils voulaient et ce qu’ils ressentaient en parlant de notre société. Pour frapper fort comme un sniper », se souvient le jeune homme aux yeux rieurs et à l’épaisse barbe noire. Car si Ibrahim est engagé, il est également révolté. Par les frappes israéliennes qui n’en finissent pas de pleuvoir, par la prise de pouvoir du Hamas en 2007 ou par cette instance gouvernementale qui n’en finissait plus de le censurer depuis.

« Après que le Hamas a pris le pouvoir à Gaza, ils ont tout simplement décidé d’annuler tous mes concerts, raconte Ibrahim. Bizarrement, être tué ne me faisait pas peur, mais j’ai commencé à douter. J’ai pensé, pendant un temps, arrêter. Mettre un terme à ma carrière. Mais je n’ai pas pu m’y résoudre. Le rap, c’est toute ma vie ».

A la frontière palestinienne, un champ de tir

Déterminé, Ibrahim a, depuis Gaza, lancé sa chaîne Youtube et n’a cessé de publier encore et encore. Au total, 14 clips, dont le dernier en date, We didn't fear the snipers shots, réalisé en mars 2018 à la frontière israélo-palestinienne. Un tournage sous haute tension pour Ibrahim : « J’étais avec d’autres Palestiniens. C’était une manifestation pacifiste. C’est un ami qui me filmait, et moi je regardais de chaque côté pour être sûr de ne pas prendre une balle ! Car ça tirait de partout ! J’ai perdu un ami, ce jour-là… »

Ibrahim Ghunaim dans son clip tourné à la frontière israélienne, en mars 2018.
Ibrahim Ghunaim dans son clip tourné à la frontière israélienne, en mars 2018. - Capture d'écran/20 Minutes

Après quelques titres aux paroles acerbes sur Israël et le Hamas, MC Gaza ne pouvait alors plus rester : « Je n’avais aucun droit là-bas, je ne pouvais rien faire, je n’avais pas d’argent. Donc, j’ai dû faire pas mal d’autres choses pour m’en sortir. Des choses qui n’avaient aucun rapport avec la musique. Et j’ai eu peur de me perdre. »

« A Gaza, je n’avais aucune liberté »

Alors, en avril dernier, il a décidé de tout quitter et de partir pour la Tunisie. Trop de pression et de censure aussi. MC Gaza menaçait de disparaître et de « n’être plus qu’Ibrahim ». Inenvisageable pour le rappeur : « Là-bas, à Gaza, je n’avais aucune liberté, aucune possibilité de m’exprimer. C’est pour ça que je suis parti. Pour pouvoir être qui je veux. » Installé sur cette terre d’accueil qui lui a offert un visa temporaire, MC Gaza espère, aujourd’hui, pouvoir poursuivre une route… moins encombrée.

Sur la possibilité d’un retour à Gaza où le rappeur a laissé sa mère et ses amis ? « Je pense que ça serait dangereux d’y retourner maintenant. Même plus tard, d’ailleurs. Même si ma mère est encore là-bas. Je n’ai plus rien à y faire. Je sais que je ne la reverrai sans doute jamais. Je pourrais finir en prison. Les droits de l’homme, ça n’existe pas là-bas ! » Et sur la possibilité d’un retour sur scène ? Malgré un concert avorté à Chicago, en septembre dernier, à cause d’un problème de visa, MC Gaza n’abandonne pas. S’il ne peut traverser l’Atlantique, les salles tunisiennes lui ouvrent volontiers leurs portes : « J’ai un rêve et j’aimerais pouvoir l’atteindre. J’espère être assez fort pour ça. »