Le vin bleu, est-ce encore du vin? «C'est du pur marketing, de la foutaise», selon un sommelier

GASTRONOMIE (MAS O MENOS) Le vin bleu, d’origine espagnole, fait parler de lui, cet été. Si les consommateurs semblent enthousiastes, les spécialistes, eux, sont plutôt sceptiques…

Jean Saint-Marc

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Des posts Instagram (plus ou moins sponsorisés) présentent le vin bleu de Vindigo.
Des posts Instagram (plus ou moins sponsorisés) présentent le vin bleu de Vindigo. — Capture d'écran Instagram
  • Vindigo, Imajyne… Plusieurs marques de vin bleu sont commercialisées cet été en France.
  • Le vin bleu Vindigo est présenté comme « 100 % naturel ». L’entreprise qui le vend en région Occitanie assure qu’il s’agit d’un vin blanc naturellement « coloré » à l’aide d’un pigment présent dans la pulpe du raisin rouge.
  • La technique est crédible, nous assurent plusieurs professionnels. Mais pas sûr qu’elle soit légale…

Le petit milieu du vin est en pleine effervescence. Depuis quatre jours, les médias s’arrachent le «  vin bleu », nouveau concept à la mode, lancé, entre autres, par des entrepreneurs installés à Sète.

« Vous n’êtes pas le premier à appeler… On a même eu quelqu’un qui voulait en acheter pour lui », sourit-on dans un laboratoire d’œnologie voisin… Qui de toute façon ne vend pas de vin. Mais emploie des oenologues.

« On fait tout et n’importe quoi ! »

Beaucoup sont sceptiques face à ce vin élaboré par des confrères espagnols. « On fait beaucoup de choses aujourd’hui, soupire un professionnel, joint par 20 Minutes. Voire un peu tout et n’importe quoi ! » Un œnologue anonyme clairement dubitatif face aux explications de René Le Bail, patron de « Vindigo », qui a présenté son vin bleu… à France Bleu :

C’est 100 % naturel ! C’est du Chardonnay, que [nos œnologues] passent dans de la pulpe de raisin rouge. Quand on regarde le raisin rouge, il y a un bleu dedans, ça s’appelle l’anthocyane. Ils le filtrent dans cette peau… Et il sort ce vin bleu ! »

Il y a bien des anthocyanes dans la pulpe de raisin rouge, confirment différents professionnels. « Chimiquement, tout est possible, on peut tout extraire… Mais je trouve ça curieux de vendre ça, je ne suis pas sûr que ça soit légal », reprend cet œnologue. « C’est un peu borderline sur le plan réglementaire, complète un autre professionnel. En France, on n’a pas le droit de colorer les vins. Mais c’est peut-être autorisé en Espagne ! »

Artificiel ou pas ?

En 2016, un vin bleu avait été retiré des rayons par Auchan. Ce vin, élaboré à l’aide d’un colorant organique, l’indigotine, ne respectait pas les différentes réglementations : la présence du pigment n’était pas clairement expliquée sur l’étiquette. « On a fait valider l’étiquette par tout ce qui est répression des fraudes, douanes et tout ça », martèle René Le Bail. « Peut-être qu’ils le vendent en tant que boisson aromatisée à base de vin », commente un professionnel. Ces «  BABV », dans le jargon, vous les connaissez sans doute : les fameux rosés pamplemousse rentrent dans cette catégorie méprisée par les puristes.

Sur Facebook, la société Vindigo, se dit « victime de son succès », tout en annonçant de nouveaux points de vente en Occitanie, à Toulouse notamment. « Ce vin, c’est du pur marketing, de la foutaise, s’emporte le sommelier Pascal Durand-Fontanel. C’est presque une insulte au vin… En tout cas un manque de respect ! Quand j’ai vu les photos, j’ai cru qu’ils avaient ajouté du bleu de méthylène, tellement cela semble artificiel… »

« C’est de la bidouille »

Pour ce sommelier parisien, aussi prof de dégustation, tout cela est « de la bidouille », rien de plus. « Je pense que les viticulteurs vont leur tomber dessus, surtout la marque qui est vendue comme “vin de Méditerranée”. Ce terme est protégé par une IGP », lance un autre sceptique.

Le vin bleu va donc faire couler de l’encre… Mais même le puriste Pascal Durand-Fontanel est prêt à laisser sa chance au produit. Ou presque :

Dans ma famille nous sommes dans le vin depuis trois siècles, j’ai donc une vision traditionelle du vin… Mais je suis aussi curieux. Si on m’en propose, je goûterai. Mais jamais de la vie je ne m’enquiquinerai pour essayer de trouver un vin bleu ! C’est bon pour les Schtroumpfs ! »

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