Accidents, vols et agressions... La galère des coursiers pour se faire indemniser

START-UP NATION Coursiers et livreurs déclarés en auto-entrepreneur peinent toujours à faire valoir leurs droits en cas d’accident ou d’agression pendant leurs livraisons malgré l'annonce de partenariat entre les plateformes et l'assureur Axa...

Helene Sergent

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Depuis le 1er juin 2018, Uber propose à ses coursiers Uber une "protection partenaire" avec l'assureur Axa.
Depuis le 1er juin 2018, Uber propose à ses coursiers Uber une "protection partenaire" avec l'assureur Axa. — KAZUHIRO NOGI / AFP
  • Depuis le 1er juin 2018, Uber propose à ses coursiers Uber une «protection partenaire» avec l'assureur Axa.
  • Les syndicats et les collectifs de livreurs dénoncent des garanties «low-cost» et des difficultés administratives contraignantes pour les coursiers à vélo blessés ou agressés.

« Cette agression, ça m’a mis au fond ». Un mois et demi après, Lucas* n’a toujours pas repris son activité. Inscrit en 2017, cet étudiant faisait partie de l’armada de livreurs autoentrepreneurs qui sillonnent nos villes à vélo ou à scooter pour l’entreprise américaine UberEats. Très actif, il comptait sur ce « boulot » en période estivale pour financer ses vacances. Mais début juin, le jeune homme a été contraint de tout arrêter.

« En descendant d’un immeuble où je faisais ma livraison, des mecs armés sont arrivés et m’ont braqué », raconte posément Lucas. En quelques minutes, ses agresseurs lui dérobent tout ce qu’il possède, équipement et effets personnels compris. « J’ai tout donné, j’avais pas envie d’être blessé pour un téléphone ou un scooter », précise-t-il, résigné.

Un dialogue compliqué

Violenté par ses assaillants, le coursier a décidé de déposer plainte pour « extorsion commise avec une arme et violence en réunion ». En parallèle son médecin traitant lui a prescrit un arrêt de travail de trois semaines. Passé le traumatisme de l’agression, il doit faire face aux interminables difficultés administratives. « C’est très difficile d’avoir une 'vraie' personne au téléphone avec Uber. Sur l’appli et le site, j’ai pas trouvé de numéro, pas d’adresse, juste un tchat. Ils ont fini par me répondre dans un délai de 48h, quelqu’un m’a appelé et m’a dit avec une voix très triste qu’ils ne pouvaient rien faire et m’a redirigé vers Axa », détaille le livreur.

Lucas doit alors remplir un formulaire en ligne pour détailler son agression, certificat médical et plainte à l’appui. « J’ai attendu ensuite une dizaine de jours, sans réponse. Ça m’a énervé, j’ai fini par contacter une jeune femme via le site Linkedin sur lequel elle précisait travailler pour Uber. Le lendemain, on m’a rappelé », poursuit-il. Invoquant une mauvaise adresse mail, l’assureur Axa qui propose depuis le 1er juin 2018 une « protection partenaire » pour les coursiers de l’entreprise américaine, fini par prendre en charge son dossier. Il serait toujours à l’étude aujourd’hui. Au mieux, Lucas pourrait être indemnisé à hauteur de « 20 à 25 euros par jour d’arrêt de travail » lui aurait expliqué son interlocuteur au sein de l’assurance.

« En cas d’arrêt de travail dû à un accident survenu pendant une course ou une livraison effectuée avec l’application Uber, vous bénéficiez d’une indemnité journalière de 25 euros par jour si vous êtes coursier partenaire, pendant 30 jours maximum, dans la limite de la durée de l’arrêt de travail fixée par votre médecin et ce dès le 1er jour », précise l’entreprise. « Mais entre le sac que j’ai payé 80 euros, le scooter et le téléphone, ça couvrira pas ce que j’ai perdu », souffle-t-il.

Aucune donnée chiffrée

Et sa bataille ne s’arrête pas là. Après le vol, ses agresseurs utilisent son téléphone avant qu’il ne puisse le bloquer : « Les mecs ont utilisé mon compte perso Uber pour commander de la bouffe. Je l’ai dit à Uber, je trouvais légitime de leur demander de me rembourser, j’ai précisé les circonstances en leur disant que j’étais coursier pour eux et ils m’ont répondu que j’étais responsable de mon compte utilisateur ». Après des semaines d’insistance, l’entreprise se serait engagée à rembourser l’une des commandes passées au détriment de Lucas.

Si les agressions violentes à l’égard de livreurs à vélo restent « marginales » selon la police, les vols de commandes et les accidents graves représentent une part importante des préjudices subis par ces auto-entrepreneurs considérés par les plateformes comme des « partenaires » et non des salariés à part entière. Combien sont-ils chaque année à se blesser dans l’exercice de leur activité ? Impossible de savoir. Contactés, Uber comme Axa « refusent de communiquer ce type de chiffres ». « On n’a aucune donnée chiffrée, et ni Deliveroo, ni Uber n’acceptera de nous les donner », abonde Arthur Hay, secrétaire général du rare syndicat CGT des coursiers à vélo de la Gironde.

10.000 coursiers Uber couverts

Axa revendique la couverture de 10.000 coursiers Uber en France. « Et c’est un chiffre en croissance par rapport aux autres pays européens », souligne Elise Bert, directrice des partenariats, des grands comptes et de la marque chez Axa France. « D’un point de vue assurance, les cas d’agression d’un chauffeur ou d’un coursier sont couverts et pris en charge par nos équipes et nous fournissons une couverture Santé et Prévoyance en cas d’accident ou de blessures corporelles pendant une course et pendant 15 min après la course », détaille-t-elle. Uber, de son côté revendique « une équipe en interne experte et dédiée à ce type de sujet » et assure contacter proactivement les services de police lorsqu’un qu’un incident ou accident est déclaré. « Nous restons également très attentifs et effectuons une veille des réseaux sociaux », précise à 20Minutes le service de presse.

Egalement partenaire de Deliveroo, l’offre proposée par Axa reste insuffisante aux yeux du CLAP, le collectif dédié à la défense des droits et des conditions de travail des livreurs « autoentrepreneurs ». « On sait que toutes ces start-up sont dans une logique de pure rentabilité et d’économie des coûts, y compris sur le dos des livreurs. Donc évidemment on se doutait qu’elles n’allaient pas nous offrir une assurance géniale. Mais de là à proposer un truc aussi pourri, on ne pensait pas », soupire Edouard Bernasse, secrétaire général du CLAP.

« Ses viscères n’étaient pas assurés »

Le diable se cache parfois dans les détails à en croire les représentants des livreurs. L’accident d’Aziz Bajdi, livreur Deliveroo (qui propose une protection similaire à celle d’Uber, aussi en partenariat avec Axa), en octobre dernier a profondément choqué la communauté des coursiers. Sur la route pour récupérer une commande, le jeune homme chute violemment, tombe sur son guidon et se perfore l’abdomen. « Axa a mis un temps fou à répondre pour finalement expliquer à Aziz que ses viscères n’étaient pas assurés », dénonce Arthur Hay. L'entreprise, elle, explique que ses démarches ont été rallongées faute d'avoir envoyé tous les documents nécessaires. 

« Chez Deliveroo, les dommages au torse n'étaient pas pris en charge. C’est quand même problématique quand tu es cycliste. C’est tellement galère de toute façon que la plupart n’essaient même pas de demander une indemnisation. Moi, je me suis déboîté l’épaule pendant une livraison et j’ai préféré rester sur le régime classique plutôt que de bénéficier de cette protection gratuite vantée par les plateformes parce que je savais que c’était à minima », témoigne Edouard Bernasse du CLAP.

« C’est leur choix. Nous proposons un programme offert, cette couverture ne leur coûte pas, c’est un service de protection additionnel », rétorque Elise Bert chez Axa. Selon l’agence Reuters, une réflexion sur «une façon d’étendre la garantie » est en cours. Fin 2017, Deliveroo a décidé de modifier sa politique de prise en charge: «Désormais, toutes les parties du corps qui peuvent être exposées sont couvertes», précise la société. 

Pour Arthur Hay, cette politique de protection « low-cost » s’inscrit aussi dans une lutte, bien plus globale, des plateformes comme Uber ou Deliveroo contre la reconnaissance du salariat : « Si un coursier ou un livreur demandait une requalification de son contrat devant un juge, un programme d’assurance classique et protecteur pourrait être considéré comme un indice de subordination. En proposant le strict minimum aux livreurs, c’est peut-être aussi un moyen de se protéger pour ces entreprises en refusant un vrai statut d’employeur ».

* Le prénom a été modifié

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