VIDEO. «Monstres humains»: Joseph Merrick, l'homme-éléphant traité comme un animal de foire

SERIE ( 4/4) Joseph Merrick, surnommé Elephant Man à cause de la maladie dont il souffrait, a été exhibé de foire en foire, avant d’être pris en charge par un jeune chirurgien britannique…

Thibaut Chevillard

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Affiche pour un spectacle de Barnum and Bailey
Affiche pour un spectacle de Barnum and Bailey — Gallica BnF
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, propose une série d’articles sur les « monstres humains ».
  • Aujourd’hui, retour sur la vie de Joseph Merrick, l’homme-éléphant.
  • Le jeune homme, souffrant d’une grave maladie génétique, était exhibé de foire en foire.

20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série d’articles sur les « monstres humains ». Aujourd’hui, focus sur Annie Jones, John Merrick, l’homme-éléphant.

Samedi 26 septembre 1885. Le tout Paris est en émoi. La presse assiste à la présentation d’un « homme-éléphant nommé Merrick », qui va être exhibé durant les prochains jours dans la capitale. « C’est un être hideux affecté d’éléphantisme et dont la peau est très épaisse et rugueuse comme celle d’un éléphant », décrit le journaliste du XIXe siècle, qui a assisté à l’évènement, dans l’édition dominicale du journal. Une créature à peine âgée de 19 ans, « horrible à voir », « presque aussi écœurant que son confrère, l’homme à la tête de veau », et qui va faire couler beaucoup d’encre dans les gazettes.

Bien évidemment, les monstres n’existent pas. Et si ce pauvre Joseph Merrick, un Anglais né à Leicester en 1864, en a l’apparence, c’est parce qu’il « est atteint de neurofibromatose, soit d’une hypertrophie congénitale complexe de certains os », écrit le journaliste Stéphane Pajot dans son livre De la femme à barbe à l’homme canon ( Editions d'Orbestier). En d’autres termes, il souffre d’une grave maladie génétique qui attaque la peau. Selon Stéphane Pajot, « ses difformités commencent à apparaître à l’âge de cinq ans ».

« Renversée, pendant sa grossesse »

Dans son autobiographie, Joseph Merrick se décrit lui-même ainsi : « Le tour de ma tête mesure 90 cm, il y a une grande substance de chair dans le dos, aussi large qu’une tasse de petit-déjeuner, l’autre partie ressemble à des collines et des vallées réunies ensemble, tandis que le visage est un tel spectacle que personne ne pourrait le décrire. Ma main droite a presque la forme et la taille de la patte d’un éléphant, mesurant 30 cm autour du poignet et 12 autour du doigt. Mon bras et ma main gauche ne sont pas plus gros que ceux d’une petite fille de dix ans, quoique très bien proportionnés. »

Mais à l’époque, la médecine a du mal à expliquer cette pathologie. Et les explications les plus farfelues sont avancées par la presse, contribuant ainsi à faire naître la légende de l’homme-éléphant. « La mère du monstre a été épouvantée et renversée, pendant sa grossesse, par un éléphant échappé à son cornac ! » affirme Le Petit Troyen dans son édition du 29 septembre 1885, se basant sur « la biographie du malheureux Merrick ». « L’éléphantiasis, l’épaississement du derme et les difformités de la tête dont est affligé l’infortuné Merrick, sont le résultat de l’épouvante maternel. »

« Empêcher de si horribles exhibitions »

Depuis qu’il a 15 ans, Merrick, qui a perdu sa mère trois ans plus tôt et a été mis à la porte par son père, est aux mains d’un cruel imprésario qui « lui interdit de sortir et le laisse vivre dans des conditions des plus misérables », poursuit Stéphane Pajot. C’est cet homme exécrable qui a inventé cette invraisemblable histoire d’accident d’éléphant survenu avant la naissance de Merrick, de manière à « vendre son 'produit' » plus facilement dans les villes et pays où il l’exhiba. D’abord dans le quartier londonien de Whitechapel, puis à Paris, et enfin en Belgique.

Mais la tournée fut un désastre complet. A Paris, ce spectacle malsain à mauvaise presse. « Nous sommes appelés à voir des choses bien répugnantes, mais nous devons avouer que nous n’avons jamais rencontré une exhibition aussi dégoûtante que celle de l’homme éléphant », souligne L’Echo de Paris, le 27 septembre 1885, dénonçant au passage le « mauvais goût » des Britanniques chez qui cette « monstruosité » a eu du « succès ». Le quotidien, basé à Paris, « la capitale de la civilisation », refuse ainsi de dire à ses lecteurs « où l’on peut visiter cette horreur » et estime nécessaire d'« empêcher de si horribles exhibitions ».

« On devrait bien interdire ces spectacles répugnants »

Le journal Gil Blas, dans son édition du 28 septembre 1885 ne dit pas autre chose : « Cette horreur, paraît-il, aurait eu un certain succès en Angleterre ; cela ne nous étonne nullement, car en fait de mauvais goût il y a longtemps que les Anglais sont passés maîtres. Mais en plein cœur de la civilisation, on devrait bien interdire ces spectacles répugnants, et comme il faut que chacun vive, l’Etat devrait créer un hospice pour y entretenir les disgraciés de la nature et ne pas les forcer, pour manger, à exhiber leurs infirmités. »

Partout, sur le continent, la police interdit les représentations de l’homme-éléphant. En juin 1886, l’impresario chargé des intérêts de Merrick durant la tournée finit par l’abandonner à Bruxelles, « d’autant plus lâchement qu’il dépouilla Joseph des cinquante livres d’économies qu’il avait réussi à amasser », notent Michael Howell et Peter Ford dans leur livre Elephant Man ( Belfond). « Il mit au clou les maigres possessions qui lui restaient, et en tira tout juste le prix de son voyage jusqu’à Londres. »

« Etouffé en raison du poids de son crâne »

Cette même année, la chance finit par sourire à Joseph Merrick : A 22 ans, il recroise la route de Frederick Treves, un jeune chirurgien, rencontré deux ans auparavant. Le médecin va lui permettre de finir ses jours décemment à l’hôpital de Londres. Merrick décède « un soir d’avril 1890, étouffé en raison du poids de son crâne qui l’empêchait de dormir en position allongée », raconte Stéphane Pajot. « Sa lourde tête avait tendance à basculer en arrière et à provoquer une impression de suffocation s’il dormait à plat. On le retrouvera la tête tombée, le cou disloqué. »

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