VIDEO. 1998-2018, deux victoires des Bleus... et toujours les mêmes réactions racistes?

FOOTBALL La société et le contexte politique ayant changé, les attaques racistes ne proviennent pas des mêmes sphères et s'expriment différemment...

Delphine Bancaud

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Paul Pogba, Kylian Mbappé, N'Golo Kanté le 15 juillet 2018 lors de la finale du Mondial.AFP PHOTO / Jewel SAMAD
Paul Pogba, Kylian Mbappé, N'Golo Kanté le 15 juillet 2018 lors de la finale du Mondial.AFP PHOTO / Jewel SAMAD — AFP
  • Depuis le sacre des Bleus, les commentaires sur les origines africaines de nombreux joueurs de l’équipe de France se multiplient.
  • Ces réactions racistes sont favorisées par la caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux et par le contexte politique international.
  • En 1998, l’équipe de France avait elle aussi subi des attaques racistes de la part de Jean-Marie Le Pen et l’idéal de la France « black-blanc-beur » avait été totalement retourné quelque temps plus tard.

La victoire n’y aura donc rien fait. Depuis dimanche, une flopée de commentaires racistes à propos de l’équipe de France déferle sur les réseaux sociaux, à l'étranger et dans une moindre mesure en France. Des médias d'autres pays ont aussi largement commenté « l’origine africaine » de 14 des 23 joueurs de l’équipe tricolore. Le présentateur du  Daily Show Trevor Noah s’est ainsi exclamé : « L’Afrique a gagné la Coupe du monde 2018 ! » Et le Corriere della Sera a évoqué « une équipe pleine de champions africains mélangés à de très bons joueurs blancs ». Et malgré sa volonté tenir un discours anti-raciste, le président du Venezuela, Nicolas Maduro, a remis une pièce dans la machine en disant : « C’est l’Afrique qui a gagné, les immigrants africains qui sont arrivés en France. »

En 1998, la composition de l’équipe de France avait déjà suscité des commentaires racistes « mais ils étaient moins à chauds et provenaient principalement de la sphère politique », se souvient Michel Wievorka, sociologue spécialiste du racisme. Jean-Marie Le Pen avait en effet tenu des propos très choquants sur l’équipe de France : « On a mis un Algérien pour faire plaisir aux Arabes, un Kanak qui ne veut même pas chanter la Marseillaise et des Noirs pour satisfaire les Antillais : tout ça, ça n’a rien à voir avec une équipe de France ! », s’était-il écrié. « En réponse, la presse française avait exalté le slogan de "la France black-blanc-beur" », souligne Michel Wievorka. « Mais la fachosphère n’ayant pas accès aux médias et les réseaux sociaux n’existant pas, elle n’avait pas relayé les propos de Le Pen. Et les réactions racistes étaient peu visibles dans la sphère publique », complète Dominique Sopo, président de SOS racisme.

L’idéal de la France « black-blanc-beur » a vite volé en éclats

L’idéal de « la France black-blanc_beur avait marché pendant quelques mois après la victoire : « Le multiculturalisme a été valorisé à l’époque pendant un temps dans cette France chiraquienne de la cohabitation, puis le climat a vite changé », se souvient Michel Wievorka. « Le symbole du vivre ensemble incarné par l’équipe de France a été mis à mal après le match France-Algérie qui a dégénéré en 2001, les attentats du 11 septembre, le second tour à la présidentielle entre Chirac et Le Pen, les émeutes de banlieue en 2005. Il y a eu un déchaînement de déclarations sur l’immigration et de réactions racistes », évoque Dominique Sopo.

En 2018, les attaques racistes contre l’équipe de France ont donc changé. Elles proviennent principalement des pays étrangers et d’une frange d’internautes français. « Les réseaux sociaux qui font caisses de résonance favorisent l’explosion des propos racistes. Pour la fachosphère, l’image de l’équipe de France la renvoie à sa peur d’un pays qui s’abandonne aux noirs et aux arabes, la fumeuse "théorie du grand remplacement" », souligne Dominique Sopo.

« Cette équipe de France est la carte postale d’une diversité qui fonctionne bien »

La déferlante de réactions étrangères hostiles à nos joueurs s’explique par le contexte politique international : « La crise migratoire et la droitisation et la montée des populismes dans de nombreux pays européens favorisent ces déchaînements racistes. Et la réussite de la France exacerbe les passions », analyse Michel Wievorka. D’ailleurs, dans plusieurs pays, les joueurs noirs sont accueillis par des cris de singe sur le terrain. « Cette équipe de France est la carte postale d’une diversité qui fonctionne bien et cette image est insupportable à certaines personnalités politiques, comme Matteo Salvini », insiste Dominique Sopo.

En revanche, les médias français se sont très peu faits l’écho de la diversité des joueurs de l’équipe de France, puisqu’elle ne semble plus un sujet, mais une évidence. « D’autant que les joueurs eux-mêmes ne voient pas de contradiction entre leurs origines et le fait d’être pleinement Français et d’adhérer à des valeurs républicaines », souligne Dominique Sopo. « Les journalistes insistent davantage sur la mobilité sociale des joueurs », complète Michel Wievorka. Par ailleurs, les polémistes et les personnalités françaises d’extrême droite se sont tus face à la victoire des Bleus : « Ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas fustiger une équipe qui a fait vibrer la nation, alors même qu’ils veulent être les garants de l’identité nationale. Cela pourrait se retourner contre eux. Reste à savoir pour combien de temps », s’interroge Dominique Sopo.