Coupe du monde 2018: Escalader des statues, se mettre tout nu... Mais pourquoi fait-on ça?

Ô JOIE Lors des célébrations populaires après la victoire des Bleus à la Coupe du monde de football, certains ont eu des réactions plus ou moins conventionnelles...

L.C.

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La place de la République à Paris le 15 juillet 2018.
La place de la République à Paris le 15 juillet 2018. — Laurence Geai/SIPA

Scènes de liesse dans les rues des villes françaises. Partout dans l’Hexagone, les mêmes images de foules pleines de visages jubilant, hurlant, peinturlurés en bleu-blanc-rouge, de bras levés au ciel et de drapeaux agités. Mais aussi des individus à poil, d’autres juchés en haut de statues, de kiosques, ou de bâtiments, et aussi quelques baigneurs urbains.

Pourquoi ces comportements se manifestent un peu partout sur le globe lors de manifestations de joie en public ? 20 Minutes a essayé de répondre à cette question avec un anthropologue, une ethnologue et un psy.

Endorphines et « sentiment de toute-puissance »

Commençons par ce qui se passe dans notre cerveau, notre système limbique plus précisément. « La joie peut nous mettre dans un état transitoire, d’exaltation. Chez certains, cela génère un sentiment de toute-puissance qui les entraîne à rompre avec la réalité », explique Robert Zuili, psychologue clinicien et spécialiste des interactions émotionnelles. « Dans l’euphorie, on se sent pousser des ailes, capables de tout. Notre courage est décuplé, comme notre spontanéité. »

Ce phénomène est accentué par la production d’endorphines par notre corps quand nous ressentons de la joie : cette hormone dite du bonheur gonfle notre estime de nous-mêmes. Les comportements les plus extravertis s’observent surtout chez les personnes « qui sont dans l’imaginaire », par opposition aux plus réalistes, note le spécialiste. Normalement notre « instinct de survie agit comme garde-fou » à ces pulsions euphoriques, qui peuvent par ailleurs être accentuées par l’alcool, puissant désinhibant.

Un homme fête les Bleus à Bordeaux, le 15 juillet 2018.
Un homme fête les Bleus à Bordeaux, le 15 juillet 2018. - UGO AMEZ/SIPA

Mondialisation de la fête

Ces comportements sont universels, comme les émotions à leur origine. Mais leur diffusion dans la société peut aussi s’expliquer par « la mondialisation et la circulation de ces images de liesse sur Internet », souligne Emmanuelle Lallement, ethnologue et professeur à l’université Paris 8*. « Tous les phénomènes festifs ont pour dénominateur commun la transgression. Ça peut être très codifié, avec des espaces et un temps définis, mais toujours avec la transgression comme horizon ».

Enfreindre des règles et des normes est aussi le fil conducteur à tous ces comportements excessifs, pour l’anthropologue Eric Marlière. « La fête est un monde à l’envers comme le Carnaval au Moyen-Âge. On a le droit de prendre le pouvoir et se libérer des codes normatifs du quotidien, on peut inverser les codes, en tout cas c’est ce que traduisent les actes individuels d’une minorité dans le collectif », détaille le maître de conférences à l’université de Lille**. « Il y a une forme de suspension momentanée des rapports sociaux de pouvoir à travers la communion populaire. »

Concrètement, on se dénude pour envoyer balader les codes de bienséance et s’extraire de toute appartenance sociale, on nage dans un canal interdit à la baignade pour faire fi des interdictions et on escalade un lampadaire comme si on n’était plus soumis à l’apesanteur. « En prenant de la hauteur on singe aussi le pouvoir », ajoute Eric Marlière.

Debout sur les voitures à Bordeaux, le 15 juillet 2018.
Debout sur les voitures à Bordeaux, le 15 juillet 2018. - UGO AMEZ/SIPA

 

Transgression et spectacle

Nous ne nous livrons pourtant pas tous à ce spectacle festif. « Certains sont dans l’ordre de la performance : la fête n’existe pas sans eux », constate Emmanuelle Lallement. Quant à ceux qui se mettent en danger en escaladant des statues ou en sautant dans le vide, l’ethnologue observe que ce comportement est assez « générationnel et concerne plus souvent les jeunes, et les hommes ». Idem pour la nudité dans l’espace public.

Ces comportements sont aussi intenses que fugaces. Chez l’individu d’abord : « Un déclencheur externe peut aussi nous ramener à notre état originel, au contrôle de nos émotions, par un rappel à la loi ou au risque », affirme Robert Zuili.

Mais aussi au niveau de la société : « On est très vite dans l’extrême joie, mais on tombe très vite dans le dysphorique, dès le lendemain », souligne Emmanuelle Lallement. « A cause de l’accélération du temps médiatique mais aussi parce que cette vague euphorique n’est pas arrivée ex nihilo et qu’une fête est toujours la répétition ou le souvenir de quelque chose, on la compare toujours. En l’occurrence on compare 2018 à 1998 ». Des souvenirs qui invitent certains à être prudents sur la supposée joie de la société française après cette Coupe du monde.

* Coordinatrice d'« Eclats de fête », à paraître en septembre 2018 dans La revue Socio-anthropologie

** Auteur de Les jeunes et la discothèque (2011, éditions du Cygne)