VIDEO. «Monstres humains»: Jojo, «l'homme-chien» transformé en bête de foire, en raison de son hyperpilosité

SERIE 3/4 Victime d'hypertrichose, Fédor Jeftichjew était présenté dans les bêtes de foire comme l'homme-chien...

Thibaut Le Gal

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Fedor Jeftichew
Fedor Jeftichew — Charles Eisenmann/CC
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, propose une série d’articles sur les «monstres humains».
  • Aujourd'hui, retour sur les hommes-chiens, exposés dans les cirques humains à l'époque où la médecine connaissait mal leur maladie.

20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série d’articles sur les « monstres humains ». Aujourd’hui, focus sur Jojo, l’homme-chien.

« Les longs poils qui couvrent tout son visage sont d’un blond assez sale. Relevés sur le front pour ne pas gêner la vue, ils tombent du nez, des tempes, des joues, et surtout de l’intérieur des conduits auditifs, en longues mèches soyeuses d’une longueur de 7 à 8 centimètres qui donnent à leur porteur la physionomie d’un chien griffon ». C’est avec ces mots que le docteur Jacques Bertillon décrit Andrian Jeftichjew, dit l’homme-chien, en 1873 dans un article scientifique intitulé : « Des deux individus exhibés sous le nom d’Hommes-chien ».

Car c’est avec son fils, Fédor, qu’Andrian s’expose dans les célèbres freak shows de cette fin de siècle. A côté de l’homme-grenouille ou de la femme à barbe, l’homme-chien régale le public avide de monstruosité. Les origines de la famille sont peu connues. A l’époque, les promoteurs rivalisent d’imagination pour susciter l’intérêt du badaud. On trouve quelques informations sur la légende entourant Fédor, devenu Jojo, dans la presse quelques années plus tard*.

Adrian et son fils Fedor Jeftichew (affiche et photo).
Adrian et son fils Fedor Jeftichew (affiche et photo). - Tivoli Waux-Hall - Paris/Claude-Antoine Lumière

« Jojo fut découvert par des bûcherons dans la Forêt de Kastromo, en pleine Russie Centrale. Il vivait alors en compagnie de son père dans un état de demi-sauvage. Tous deux avaient le visage aussi velu que des caniches ou des pékinois […] Son père étant mort, Jojo fut enrôlé chez Barnum où il apprit à lire et parler l’anglais. Mais sa ressemblance avec la race canine ne résidait pas seulement dans son système pileux : son maxillaire supérieur ne comportait que des canines et l’inférieur était garni de dents en forme de crocs de sangliers. Il était très doux avec les dames et très fidèle avec ses amis. »

Des maladies peu connues de l’époque

Le public se fascine alors par l’étrangeté, les curiosités de la nature, de l’homme-grenouille aux sœurs siamoises. Les phénomènes sont exposés en raison d’anomalies physiques, dues à des maladies que la médecine de l’époque ne sait pas nommer. C’est ce que révèle un tract de l’époque :

« Nous présentons pour la première fois dans le Nouveau Monde le plus prodigieux parangon de tous les prodiges : l’homme-chien, énigme suprême des contradictions de la nature. Ce paradoxe incarné, qui plonge la science dans la plus grande perplexité, a été découvert il y a une dizaine d’années aux côtés de son père, lui aussi à tête de chien. » On retrouve cette ignorance de la médecine dans plusieurs articles de l’époque.

« Ces deux êtres bizarres, dans toutes les villes où ils ont passé, ont été visités par les hommes de science qui ont déclaré que ce sont les phénomènes les plus rares de cette époque », écrit ainsi un journaliste dans Le Figaro du 9 octobre 1873 à propos des deux hommes-chiens. Huit ans après la mort de Jojo d’une pneumonie, en 1904 à l’âge de 36 ans, c’est dans Le Journal que le docteur E. Albert-Weil, chef du laboratoire de radiologie de l’Hôpital Trousseau, évoque enfin l’hypertrichose, qu’il définit comme « l’infirmité causée par le développement exagéré de poils ».

« Notre ignorance en cette matière est fort regrettable : quand la cause de la production initiale de l’hypertrichose sera bien établie, on pourra peut-être songer à instituer contre elle un traitement préventif. »

Avec les progrès de la médecine, les mystères se dissipent. Les « monstres » deviennent des malades ou des handicapés. « Il faut attendre les débuts de la biologie hormonale vers 1930 pour comprendre que l’hypertrichose ou l’hyperpilosité est souvent dû à un dérèglement hormonal », note ainsi Michèle Scheffler, gynécologue endocrinologue. Avec l’évolution des mentalités et l’émergence du cinéma s’enclenche le lent déclin des freak shows.

Robert Bogdan, sociologue américain des Disability Studies, souligne que paradoxalement, les progrès médicaux mettront de nouveau à l’écart les handicapés. « A son apogée, le freak show était un lieu où la différence était monnayable, donc valorisée […] la plupart des freaks étaient reconnus comme des gens du spectacle, salués pour avoir su mettre leur handicap à profit. »

*Comoedia, 26 avril 1936