Histoire de congés: «Moi, je crois rêver»... Comment la France a vécu la généralisation des congés payés à l'été 1936

SERIE (1/4) A l'été 1936, la France généralise enfin les congés payés. Pourtant, cette révolution est loin de faire l'unanimité...

Mathieu Bruckmüller

— 

Hermanville, le 7 août 36 : Marcelle Bourquin, son fils, sa fille sur la plage,
Hermanville, le 7 août 36 : Marcelle Bourquin, son fils, sa fille sur la plage, — Léon Girardot
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, propose une série d’articles sur les premiers congés payés. 
  • Aujourd’hui, retour sur la généralisation des congés payés en 1936.
  • Cet été-là, l'ambiance est à l’euphorie, tous les salariés vont pouvoir bénéficier de deux semaines de vacances. Seules les classes sociales supérieures voient d'un mauvais oeil l'arrivée des «salopards en casquette» sur leurs plages.

Cet été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série d’articles sur les premiers congés payés. Aujourd’hui, retour sur le sentiment de jubilation et les inquiétudes qui ont accompagné la généralisation des congés payés à l’été 1936. Une révolution.

« A la sortie de l’usine, ils faisaient plaisir à voir… Pour la première fois, les ouvriers du textile partaient en vacances ». 

« Je n’arrive pas encore à m’imaginer en vacances »

Cet été 1936, comme le relate l’envoyé spécial de Paris-soir à Roubaix (Nord) dans un article du 27 juillet, restera dans l’histoire. A Paris, l’ambiance est tout aussi euphorique, rapporte Le Populaire dans son édition du 1er août : « Dans le métro, on n’entend parler que de projets de voyages, d’excursions… « Je n’arrive pas encore à m’imaginer que ce soir je serai en vacances », déclare une midinette à son amie. « Moi je crois rêver », réplique l’autre. »

Grâce à l’adoption, à l’unanimité comme le note Le Petit Journal, par la Chambre des députés, le 11 juin 1936, du projet de loi instituant un congé annuel payé dans l’industrie, le commerce, les professions libérales, les services domestiques et l’agriculture, tous les salariés vont pouvoir bénéficier de deux semaines de vacances. Une nouvelle révolution sociale, trente ans après l’instauration du repos hebdomadaire.

« La France, pas vraiment à l’avant-garde »

« Cette loi généralise en France une disposition qui était déjà une réalité pour les fonctionnaires et les salariés de certaines grosses industries. C’est une loi qui va dans le sens de l’évolution des moeurs et pour laquelle d’ailleurs la France n’est pas vraiment à l’avant-garde. Nombre de pays voisins (la Belgique, la Grande-Bretagne, l’Autriche, etc.) ont déjà mis en oeuvre des congés payés. Et ce n’est même pas le propre des pays démocratiques : l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie ont, elles aussi, adopté des mesures similaires, rappelle l'historienne Marion Fontaine.

Pour la maître de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Avignon, désormais, « tous les citoyens ont droit à une part de la richesse nationale qui se traduit en argent mais aussi en temps pour accéder aux loisirs. C’est une égalisation des droits. » Une analyse qui fait écho à l’édition du 6 août 1936 de L’Oeuvre : « Vacances payées ! Un peu de bon temps que l’on pourra s’offrir sans redouter de compromettre son petit budget. Vacances payées qui vous ont délivré du souci d’économiser sur le pain quotidien, de ramasser par avance les quelques centaines de francs qui vous procureront un peu de liberté provisoire… On pourra flâner, affranchi des conventions vestimentaires, esclaves du seul devoir des vacances : les cartes postales aux amis… »

« Mon mari et moi nous gagnons 450 francs par semaine ; cela nous fera donc 900 francs pour nos vacances. Comme nous ne serons pas à la maison pour ces quinze jours, nous dépenserons ces 900 francs à la mer, avec nos deux gosses », témoigne une mère de famille dans La Gazette de Château-Gontier publié le 23 août 1936. Si le journaliste relate l’insouscience qui traverse la société française à ce moment-là, le ciel s’assombrit au-dessus de l’Europe. La guerre civile éclate le 17 juillet en Espagne : « Nos lecteurs le savent par la lecture des journaux ; ces vacances sanglantes risquent de nous amener guerres et révolutions, qui seraient la fin de tout repos, de toute vacance, de tout congé ». Trois ans plus tard, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. « Mais nous sommes en vacances, rappelle le journaliste. Le peuple est en vacances. Ne troublons pas le repos et la paix par des rappels pessimistes. »

Pour preuve, le bienfait de ces premiers congés payés généralisés est exalté par une grande partie de la presse comme cet article du Petit Journal publié le 31 juillet : « En cette période de l’année, le Français moyen ne songe qu’à s’évader de ses soucis, à quitter l’existence quotidienne de dur labeur, qui l’enserre comme une gêole. »

« Un sentiment de jubilation pour les ouvriers »

« Pour le monde ouvrier, qui jusqu’ici se sent exclu de la société, c’est comme une libération. Un sentiment de jubilation qui permet l’accès à l’égalité à des catégories sociales inférieures », abonde Marion Fontaine. Pour cela, le gouvernement du Front populaire accompagne les congés des Français pour leur permettre de partir en train à prix réduit grâce notamment au  billet de congé annuel même si seulement 600.0000 salariés et leurs familles partiront de chez eux contre 1,8 million l'année suivante. En 1936, beaucoup d’ouvriers vont utiliser leurs congés pour voir leurs proches. D’autres vont même travailler aux champs, au noir. « Il y a un sentiment de libération mais en même temps d’incertitude : c’est quoi les vacances ? Que peut-on en faire ? Comment on s’organise ? Le temps libre, ça s’apprend. Jusqu’ici les loisirs sont le privilège des classes sociales supérieures », rappelle Marion Fontaine.

Et justement celles-ci ne vont pas toujours voir cette évolution d’un très bon oeil. Comme le maire de Malo-les-Bains, une ville rattachée à Dunkerque depuis 1969, qualifiée alors de « Reine des plages du Nord ». Voici comment, il expliquait en juillet 1937, à un journaliste du Soir, pourquoi il ne voulait pas voir débarquer ces nouveaux vacanciers sur sa commune : « Les "congés payés" nous n’y tenons pas, mais pas du tout. Notre plage, vous comprenez, sans être de luxe a de la tenue ».

Un état d’esprit loin d’être isolé à l’époque et qui en 80 ans n’a toujours pas disparu. Pour Marion Fontaine, « on considère que les ouvriers, les "salopards en casquette", comme certains journaux conservateurs les nomment, sont vulgaires, se tiennent mal (ils sont vus un peu comme on voit aujourd’hui des personnages comme Les Tuche ou la fameuse famille Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille). Ce qui fait scandale c’est qu’ils envahissent des espaces réservés jusque-là aux élites ».

>> A lire aussi: Congés payés: Les Français sont-ils des privilégiés?