Histoire de congés: Qu'ont fait les salariés de leurs premiers congés payés en 1936?

SERIE (4/4) Le premier été, les nouveaux vacanciers ont privilégié le tourisme de proximité...

Delphine Bancaud

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Des jeunes gens font une randonnée en bicyclette après avoir obten quinze jours de congés payés.
Des jeunes gens font une randonnée en bicyclette après avoir obten quinze jours de congés payés. — AFP
  • Les Accords de Matignon ont institué 15 jours de vacances sans perte de salaire dès 1936 pour tous les salariés.
  • Mais faute de moyens et d’anticipation, beaucoup d’ouvriers et de salariés ne sont pas partis loin de chez eux.
  • La presse de l’époque exalte les bénéfices pour la santé mentale et physique de cette période de congés.

Cet été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série d’articles sur les premiers congés payés. Aujourd’hui, retour sur les premières activités et destinations choisies par ces vacanciers novices.

C’est une révolution sociétale et culturelle qui a changé la relation des Français au travail et aux loisirs. Via la loi du 20 juin 1936 qui leur a octroyé deux semaines de congés payés, les ouvriers acquièrent un droit dont dispose déjà d’autres catégories de travailleurs comme les fonctionnaires de l’Etat, les employés des compagnies ferroviaires et du métro… « Ces nouveaux droits sociaux ont été accueillis par une explosion de joie », explique Jean Viard, sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof/CNRS, spécialiste des temps sociaux. «  Le Front populaire a arraché au patronat ces congés payés, ce qui a été fêté avec exaltation dans le pays », confirme André Rauch*, professeur à l’université de Strasbourg et spécialiste de l’histoire culturelle.

Un bouleversement auquel ne s’attendaient pas les principaux intéressés, comme le souligne André Rauch : « Certains ouvriers n’y croyaient pas et les congés étant fixés du 1er au 15 août, beaucoup n’ont pas eu le temps de s’organiser. D’autant que pour partir, il faut une culture du voyage et de l’argent ». Du coup, beaucoup d’ouvriers ont privilégié le tourisme de proximité. « Les Franciliens ont fait des excursions sur les bords de Marne ou de Seine. Dans certaines régions, des processions dans les montagnes ont été organisées pour occuper le temps libre de ces nouveaux vacanciers », note Jean Viard. « Certains ont fait de longues balades à vélo avec pique-nique à la clé, d’autres du camping improvisé ou sont restés chez eux pour faire des travaux dans leur maison. Et d’autres encore sont retournés dans leur village de naissance à la campagne », complète André Rauch. « La première destination pour ceux qui partent à l’époque c’est la famille, à la ferme. Mais le rêve des ouvriers, c’était d’aller à la mer », complète Jean Viard.

La presse insiste sur les vertus thérapeutiques des vacances

La presse de l’époque souligne ce retour à la nature, comme Le Petit journal du 16 août 1936 : « Je devine ces vendeuses, ces employés ; tout ce prolétariat rendu à l’espoir et qui peut enfin, de dessus la falaise, le coteau, la digue, chercher sur des horizons nouveaux l’éveil de ses destinées ». Et le retour des ex-ruraux chez eux se traduit par une certaine affluence en gare, comme le souligne Le Matin, le 17 août 1936 : « sur les grandes lignes certains trains avaient été doublés, triplés, même dans plusieurs cas ».

La presse exalte aussi les bénéfices de ces premiers congés payés. En septembre 1936, L’Echo de Paris vante ainsi les vertus de ces vacances sur la santé physique et morale des salariés en soulignant « l’amélioration de l’état général que procurent les vacances ». « C’est surtout chez les enfants que ces effets sont frappants. En quelques jours, parfois sans changement notable dans leur régime, par le seul fait de l’existence au grand air et d’une vie où comme disant la chanson "c’est tous les jours dimanche", ces teints pâles se colorent, l’appétit devient formidable le sommeil excellent et il y a non seulement accroissance du poids, mais même de la taille », décrit avec emphase le journaliste. « Il faut se rappeler qu’en 1936, la tuberculose sévit en France. D’où l’importante littérature qui vante les vertus de l’air pur », commente André Rauch.

« Certains ont découvert la mer, d’autres ont vu le Mont Blanc »

Mais c’est surtout en 1937 que les départs s’accélèrent, notamment sous l’impulsion de la mise en place du billet populaire de congé annuel à tarif réduit. Plusieurs journaux de l’époque relatent très bien ce phénomène, à l’instar de La Croix, en octobre 1937 qui explique que les congés payés « ont rapproché de leur famille et de leur origine » des travailleurs, mais leur ont permis aussi de découvrir des régions avec leurs richesses culturelles : « Il n’est certainement pas niable que beaucoup de Français d’origine très populaire, profitent maintenant des vacances pour chercher à s’instruire », écrit le journaliste. Idem pour Le Matin qui en août 1937 décrit le retour de certains vacanciers : « certains ont découvert la mer, d’autres ont vu le Mont-Blanc ».

Cette démocratisation du tourisme n’a d’ailleurs pas plu à tous les Français : « Jusqu’alors le tourisme était une prolongation du salon des élites. Ces dernières ont très mal vécu l’instauration des congés payés et l’arrivée des classes populaires dans leurs lieux de villégiature », insiste Jean Viard. Mais si différents milieux sociaux sont présents aux mêmes endroits, ils ne se fréquentent pas pour autant.

« Je n’avais pas besoin d’aller dans un palace pour être mieux »

Peu à peu une culture des vacances se met en place en France : « Les congés sont considérés comme une récompense de fin d’année. Ils sont fortement attendus et les familles vont apprendre à économiser pour en profiter vraiment », explique André Rauch.

Les articles se multiplient sur les retours de vacances, comme celui paru dans Le Matin en 1937 : « Les usines Renault ont été subitement tirées du sommeil dans lequel elles étaient plongées depuis 15 jours », relate le journaliste. Un retour à la réalité somme toute douloureux pour les travailleurs, mais qui est atténué par le plaisir de se raconter ses vacances « devant le zinc et l’apéro glacé », décrit le journaliste. « Je n’ai rien fait de la journée, je n’avais pas besoin d’aller dans un palace pour être mieux », indique un ouvrier. « On est bien reposé. Alors on se sent d’attaque », confie aussi un ajusteur. « Avoir un récit de vacances devient peu à peu au moins aussi important que les vivre », André Rauch.

* André Rauch est aussi l’auteur de Vacances en France, Pluriel, 7,70 euros.