Toulouse: Qui est Mohammed Tataï, l'imam pointé du doigt pour un prêche controversé ?

RELIGION Mohammed Tataï, l’imam toulousain visé par une enquête pour un prêche jugé antisémite n’est pas réputé pour faire des vagues. Proche du pouvoir algérien, il est plus politique que sulfureux…

B. C. avec H. M., M. A. et J. R.

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La grande mosquée de Toulouse, dans le quartier d'Empalot.
La grande mosquée de Toulouse, dans le quartier d'Empalot. — ERIC CABANIS / AFP
  • Mohamed Tataï, l’iman de la grande mosquée de Toulouse, est visé par une enquête pour un prêche jugé antisémite.
  • Le religieux, investi dans le dialogue interreligieux, s’est excusé.
  • Mais le mal est fait pour ce proche du pouvoir algérien qui s’obstine à prêcher en arabe.

« Je connais bien cet imam, il a une dimension humaniste, j’ai du mal à croire qu’il fasse des déclarations aussi polémiques ». Ahmed est un fidèle de la Grande mosquée de Toulouse. Vendredi, juste avant la prière, cet universitaire toulousain d’une cinquantaine d’années était toujours dubitatif sur les accusations qui visent depuis plusieurs jours Mohammed Tataï.

Un de ses prêches, prononcé le 15 décembre 2017 en arabe littéraire et relayé sur les réseaux sociaux fin juin, est pointé du doigt, certains y voyant des propos antisémites et une incitation à la haine. Pour faire la lumière sur la teneur exacte de ces propos, une enquête a depuis été ouverte par le procureur de la République de Toulouse.

Les fidèles le défendent

Mais pour nombre de musulmans habitués à ses sermons, c’est loin de l’image qu’ils ont de lui. C’est même un faux procès que l’on fait à leur imam, dont la famille est considérée comme intégrée. « Pour moi, il n’y a pas de polémique car ce n’est pas son opinion qu’il a exprimé lors de son prêche, mais les paroles du prophète », poursuit Ahmed. « D’ailleurs, il n’a rien à cacher, ces vidéos sont en ligne, à la vue de tous », insiste un jeune croyant.

« J’ai réécouté plusieurs fois, et il a répété à de nombreuses reprises qu’il ne faut pas confondre juifs et sionistes. Ses propos ont été complètement sortis de leur contexte », enchaîne un autre fidèle qui relève « qu’aucun jeune de cette mosquée n’est parti en Syrie ».

Une mauvaise interprétation donc. C’est ce que n’a cessé de répéter Mohammed Tataï ces derniers jours, multipliant à plusieurs reprises les excuses envers la communauté juive.

Jusqu’à présent, il entretenait des relations cordiales avec ses représentants, lors de réunions interconfessionnelles ou dans le cadre des activités d’aumônerie. A l’occasion de l’inauguration officielle de la Grande mosquée, le 23 juin, après des années de travaux, ils étaient d’ailleurs présents dans le cadre du dialogue interreligieux. Ce jour-là, le prédicateur avait indiqué dans son discours que la mosquée serait « un rempart contre l’extrémisme ».

La communauté juive plus que déçue

Mais depuis, les relations semblent bel et bien écornées. « Ces propos ne souffrent d’aucune ambiguïté », souligne le président toulousain du Conseil représentatif des institutions juives de France​, Franck Touboul. « Comment penser que nous puissions continuer à dialoguer avec quelqu’un qui souhaite notre mort ? Nous connaissons la nécessité du dialogue interreligieux, mais il n’est possible qu’avec des interlocuteurs honnêtes, sincères et francs », assène le représentant de l’institution politique de la communauté juive, reprochant le double discours de l’imam.

Un double langage souvent très politique. Le fameux prêche en a été en effet prononcé juste après l’annonce du déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem. Dans une vidéo postée sur YouTube il y a quelques jours pour défendre la position de Mohammed Tataï, la Grande mosquée de Toulouse explique « qu’aucun amalgame n’est fait entre la mouvance sioniste et le judaïsme en tant que religion ou les juifs en tant que peuple ».

C’est donc la politique du gouvernement israélien qui serait avant tout visée. Et c’est bien ce mélange des genres qui est reproché à cet Algérien, installé en France depuis 30 ans, mais qui continue à prêcher en langue arabe. « Je me souviens de l’avoir interviewé en 2001, alors qu’il était déjà depuis une dizaine d’années en France, confie Jean-Manuel Escarnot, journaliste spécialiste de l’islam à Toulouse. J’ai été très étonné qu’il vienne avec un traducteur et me parle en arabe. Il a toujours gardé cette posture alors qu’il parle le français, et ça n’en fait pas vraiment un représentant idéal de l’islam de France ».

Les fidèles le rejoignent. « Ce n’est pas normal qu’il ne parle pas en français parce que du coup nous, on ne comprend pas, ça nous met un peu à l’écart alors qu’on est tous musulmans », reproche un groupe de femmes, devant la mosquée, venues avant tout pour prier.

Mohamed Tataï ne fait pas mystère de ses liens étroits avec son pays natal. Une partie des fonds ayant servi à construire la mosquée proviennent d’ailleurs d’Algérie. C’est aussi de là qu’est venu un soutien de taille, ce week-end.

L’ombre du pouvoir algérien

Son ministre des Affaires religieuses en personne, Mohamed Aissa, a jugé que ces accusations d’antisémitisme sont « mensongères ». « L’imam Mohamed Tataï est le fils d’une famille d’oulémas [théologiens], dont l’éducation ne lui permet pas d’être à l’opposé des valeurs du pays qui l’accueille », a plaidé ce membre du gouvernement algérien, rappelant au passage que le religieux ne faisait pas partie du contingent d’imams envoyés en France par l’Algérie.

Avant lui, c’est Dalil Boubakeur, le recteur de la grande mosquée de Paris, qui avait géré le cas Mohamed Tataï en le convoquant à Paris. Il l’avait invité à poursuivre sa mission, avant finalement de condamner ses propos suite à un courrier du maire de Toulouse lui demandant de clarifier ses propos.

Ce soutien diplomatique n’aura aucun impact si la traduction commanditée par le parquet de Toulouse aboutit à l’ouverture d’une information judiciaire. La Licra et l’Union des étudiants juifs de France ont déjà décidé de porter plainte.

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