Oui, Châteaudouble va accueillir 72 demandeurs d’asile… Mais pas des «migrants clandestins»

FAKE OFF Le village de Châteaudouble (Var) va bien accueillir 72 demandeurs d’asile ces prochains mois, mais il ne s’agit pas de « migrants clandestins »…

Alexis Orsini

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La publication Facebook de Boris annonçant l'arrivée de « migrants clandestins » à Châteaudouble (Var).
La publication Facebook de Boris annonçant l'arrivée de « migrants clandestins » à Châteaudouble (Var). — Capture d'écran
  • 72 demandeurs d'asile arriveront à partir de septembre dans un Centre d'accueil et d'orientation à Châteaudouble, une commune du Var de 480 habitants.
  • Différents sites d'extrême droite les présentent comme des « migrants clandestins » et affirment qu'une grande partie du village s'inquiète de leur arrivée.
  • Ces demandeurs d'asile sont pourtant autorisés à séjourner en France, comme nous l'explique le directeur général de l'association Forum réfugiés-Cosi, et la population plutôt accueillante.

Châteaudouble, petite commune du Var, est-elle en passe de devenir le nouveau symbole de la « lutte » contre l’immigration menée par le Rassemblement national ?

Depuis quelques jours, le village situé non loin de Draguignan intéresse en tout cas fortement différents élus ou sympathisants du parti de Marine Le Pen, comme de sites d’opinion proches de l’extrême droite. A l’instar de Riposte Laïque (qui annonce la « mort d’un village français ») ou encore du blog ultranationaliste de Boris Le Lay.

Dans une publication Facebook alarmante (« Toujours plus loin dans la folie »), ce dernier dénonce ainsi l’ouverture d’un Centre d’accueil et d’orientation (CAO) dans l’ancienne maison de retraite de Châteaudouble. L’établissement accueillera en effet 72 demandeurs d’asile qui arriveront par petits groupes à partir de septembre. Un dispositif temporaire de deux ans, selon Var-Matin, que Boris Le Lay présente toutefois sous un jour bien différent : « Châteaudouble (Var) : le gouvernement implante 72 migrants clandestins pour 470 habitants ».

Même son de cloche chez Frédéric Boccaletti, président du groupe Rassemblement national au Conseil Régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui dénonce, dans un communiqué, l’arrivée de « 72 clandestins » dans un village de « 470 habitants » - qui en compte en réalité 480, selon le maire de la commune.

FAKE OFF

Pourtant, ces migrants n’ont rien de « clandestin », comme nous l’explique Jean-François Ploquin, directeur général de Forum réfugiés-Cosi, l’association chargée d’aider à l’accompagnement des nouveaux arrivants : « Un clandestin, c’est quelqu’un dont le mode de vie échappe à l’administration. Le terme est utilisé de façon polémique et ignorante, souvent pour désigner les personnes en situation de séjour irrégulier. 100 % des personnes accueillies dans le CAO seront en séjour régulier puisqu’elles seront toutes demandeuses d’asile »

Les demandeurs d’asile sont en effet autorisés à séjourner pendant l’instruction de leur demande, conformément au droit international – et selon une procédure expliquée sur le site du service public. « Tout étranger qui vient en France doit entrer avec un visa pour un séjour régulier. La seule exception se fonde sur la Convention de Genève : c’est l’entrée pour demande d’asile, qui autorise à séjourner [en attendant la réponse de l’OFPRA] et qui interdit d’opposer à la personne son entrée irrégulière [sur le territoire] » ajoute Jean-François Ploquin.

Un accueil temporaire par nature

Le terme « d’implantation » employé par le blogueur ultranationaliste prête aussi à confusion alors que l’accueil prévu à Châteaudouble est temporaire. « On n’implante pas des migrants, ça ne veut rien dire, ce n’est ni de l’agriculture ni de l’implant capillaire » fustige le directeur général de Forum Réfugiés-Cosi.

Par définition, les CAO – créés en 2015 dans le cadre de l’évacuation de la « jungle » de Calais – sont conçus comme des structures d’accueil temporaire. Le séjour des demandeurs d’asile y est généralement bref, selon la durée d’instruction de leur dossier.

« En moyenne, ces derniers temps, l’OFPRA [l’Office français de protection des réfugiés et apatrides] donne une réponse au bout de 3 mois. Si la personne obtient le statut de réfugié, elle sort vite du CAO et elle est remplacée, il y a un taux de rotation » indique Jean-François Ploquin. Avant d’ajouter : « Qu’elles obtiennent l’asile ou pas, ces personnes ne sont probablement pas parties pour rester à Châteaudouble. […] Personne n’a quitté l’Erythrée ou l’Afghanistan avec une carte de France, en se disant : "Je vais aller à Châteaudouble !" »

Si la préfecture du Var, contactée par 20 Minutes, refuse de s’exprimer sur le sujet dans l’immédiat, son sous-préfet, Philippe Portal, indiquait à Var-Matin dès le 30 juin : « C’est un accueil provisoire, l’objectif n’est pas qu’ils s’installent. »

Un village plus compréhensif « qu’inquiet »

Sur son blog, Boris Le Lay cite en outre des passages d’un article de Valeurs  Actuelles consacré à cette actualité, en mettant l’accent sur les craintes des habitants de Châteaudouble : « l’annonce de l’arrivée de migrants a rapidement créé l’inquiétude chez une grande partie de la population ». Il s’appuie notamment sur un témoignage de villageois inquiet pour l’attractivité touristique du village, relayé par Valeurs Actuelles.

Or, si certains Châteaudoublains expriment bien leur inquiétude, comme le montrent les réactions recueillies par Var-Matin – source des citations de Valeurs Actuelles -, l’opinion majoritaire semble plutôt favorable à cette annonce, toujours selon le quotidien régional : « Les habitants du village, qui ont appris la nouvelle vendredi, expriment plus d’empathie que de préjugés à l’égard de leurs futurs voisins ayant fui la guerre ou la persécution. […] Cet hébergement, bien que temporaire, suscite des questions, des craintes également. Mais autant sinon plus de compréhension de la part des habitants du village. »

Châteaudouble est donc loin « d’accueillir des clandestins dont la population ne veut pas » contrairement à ce qu’affirme Frédéric Boccaletti. Même le maire (sans étiquette) du village, Georges Rouvier, nuançait ses propres réserves le 30 juin : « Je savais que ça se préparait, je l’apprends officiellement maintenant. Je n’ai même pas le temps de communiquer avec mes administrés qui vont le découvrir par la presse. Cela va être difficile de faire face à leurs questions. […] Je suis sceptique mais confiant dans ce qu’on me dit au niveau de l’encadrement renforcé de ces personnes. »

Alors que la France s’est engagée, en octobre dernier, à accueillir 10 000 réfugiés d’ici  l'automne 2019, Jean-François Ploquin reste convaincu que l’intégration des demandeurs d’asile de Châteaudouble passera par des échanges avec les habitants : « Il ne faut pas que ce site soit enfermé dans sa bulle, il doit vivre, et cela dépend beaucoup de la façon dont la population réagit. On est un pays qui aime rouspéter mais où beaucoup de choses se font. Des initiatives d’accueil par les habitants se mettent en place dans beaucoup de CAO. »

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