Proxénétisme des cités: L’inquiétant profil des jeunes adolescentes qui jouent les «escortes»

PROSTITUTION Le procès de douze proxénètes à Paris a levé le voile sur le profil inquiétant des jeunes filles qui se prostituent pour s’offrir des vacances en Espagne ou s’acquitter d’une amende RATP…

Vincent Vantighem

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Le proxénétisme des cités a été multiplié par quatre en trois ans. (Image d'illustration)
Le proxénétisme des cités a été multiplié par quatre en trois ans. (Image d'illustration) — Fred DUFOUR / AFP
  • Douze hommes sont jugés à Paris pour avoir prostitué des jeunes filles.
  • Aucune des quatorze adolescentes ne s’est présentée pour témoigner.
  • Lors de l’enquête, elles avaient assumé leur choix par goût pour l’argent facile.
  • Des peines jusqu’à 7 ans de prison ont été requises contre leurs souteneurs.

« C’est dommage que ces victimes soient absentes mais ce n’est pas surprenant… » La présidente de la 15e chambre du tribunal correctionnel de Paris souffle un peu. Ce mardi, elle doit rendre son jugement à l’encontre de douze jeunes hommes accusés de proxénétisme aggravé. Ils encourent dix ans de prison pour avoir aidé et encouragé quatorze adolescentes – dont huit mineures – à se prostituer en 2016. Sauf qu’aucune d’entre elles n’est venue témoigner au cours des six journées d’audience consacrées à cette affaire illustrant ce que les médias ont surnommé « le nouveau proxénétisme des cités ».

« Elles sont absentes car elles ont honte et peur des représailles », pense Vanina Meplain, avocate de l’association Équipes d’action contre le proxénétisme (EACP). « Peut-être aussi parce que certaines d’entre elles continuent toujours à vendre leurs charmes… », avance une source judiciaire. Sûrement – et c’est le plus inquiétant – parce que la plupart ne voient pas le mal qu’il y a à enchaîner cinq à dix passes chaque jour dans un hôtel de la banlieue parisienne ou dans un appartement loué sur Airbnb pour l’occasion.

« Je fais ce que je veux de mon corps, je suis consentante »

Pour le comprendre, le tribunal n’a donc eu d’autre choix que de se concentrer sur les déclarations que ces jeunes filles ont faites aux policiers, en 2016, quand ceux-ci ont démantelé le réseau. A commencer par celles de Myriam*, 14 ans à cette époque : « Je me dis que je ne suis pas victime dans cette histoire parce que j’étais d’accord [pour me prostituer] ». Ou celles de Sarah, même âge : « Je fais ce que je veux avec mon corps, je suis complètement consentante. »

A condition de coller à l’air du temps. Bravache, la jeune fille a ainsi expliqué aux policiers qu’il fallait parler « d’escorting » plutôt que de prostitution parce que « le mot passe mieux ». Et de préciser qu’elle s’y était mise « après avoir entendu parler » de cette nouvelle « mode ». En pleine expansion… Chargé de 21 dossiers de ce genre en 2015, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) en était à 84 en 2017, représentant 193 victimes dont une grosse moitié de mineures.

Des passes pour se payer des vacances, une amende RATP ou du maquillage

Toutes attirées par l’argent facile. Née en 1998, Capucine a ainsi débuté, fin 2015, après avoir été alpagué sur Instagram par le compte « Plan Bif » [plan ‘’biftons’’] tenu par un souteneur. « J’ai demandé au mec quel genre d’argent. Il m’a répondu ‘’escorte’’. J’ai dit pourquoi pas… » La jeune fille y voyait là un moyen de s’offrir des vacances « dans le sud ou en Espagne ». Myriam, elle, en a profité pour s’acheter une paire de « belles chaussures » après avoir payé une amende dressée par la RATP.

Charlotte, 18 ans aujourd’hui, est sans doute la plus lucide à s’être présentée face aux policiers. « On est des putes ! Il faut arrêter de tourner autour du pot ! », attaque-t-elle avant de détailler comment elle dépense l’argent gagné. « Alors, comment dire… L’argent sale part tellement vite, j’ai cru que j’allais ouvrir un compte mais je m’achète des habits, je m’achète du maquillage très cher. Un petit flacon, ça coûte 50 euros. Ma trousse [à maquillage] coûte 400 euros… »

« Les souteneurs agissent sur les jeunes filles comme des Pères Noël »

Avec comme modèles revendiqués Zahia ou Kim Kardashian qui a bâti sa fortune sur une sextape, ces adolescentes détonnent par un matérialisme poussé à l’extrême. « A 14 ans, ma fille voulait porter tes talons, mettre des faux ongles et avoir du maquillage, résume Béatrice, la mère de l’une de ses adolescentes présente au tribunal. Je lui avais dit d’attendre 18 ans pour cela… Mais ces souteneurs lui ont tout offert tout de suite. Alors, elle a fugué. Ils agissent sur les jeunes filles comme des Pères Noël ! »

Car les victimes ne sont encore que des enfants. Face aux policiers, la plupart d’entre elles ont reconnu avoir commencé à se prostituer alors qu’elles n’avaient connu qu’un ou deux vrais petits copains par le passé. « Mon premier client, je l’ai fait avec Camille, a encore expliqué Myriam aux policiers. Je ne savais pas trop comment faire. C’est elle qui m’a montré pour la fellation car je n’en avais jamais fait. »

Pratiques sexuelles peu communes, rythme infernal et conditions d’hygiène douteuse : les jeunes filles sont nombreuses à pleurer après avoir rencontré leurs premiers clients, comme elles le racontent au fil des auditions. « C’était vraiment difficile, lâche ainsi Capucine dans son procès-verbal d’audition. Mais Myriam et Julie m’ont rassurée en me disant de penser à l’argent. »

« Elles ne se respectent pas ! Pourquoi je devrais les respecter ? »

Aussi peu éclairé soit-il, le consentement de ces jeunes filles s’est logiquement transformé, lors du procès, en argument de défense pour la douzaine de jeunes accusés de les avoir incitées à vendre leurs corps. Et de les avoir aidées en publiant des annonces sur les sites spécialisés et en louant des chambres d’hôtels.

« Madame la présidente, elles ne se respectent pas ! Pourquoi je devrais les respecter ? », a interrogé l’un des prévenus. Juste avant lui, un de ses copains n’avait pas hésité à comparer les victimes à des « nymphomanes », preuve, selon lui, qu’il n’y avait « aucun problème » à les « aider » et à gagner de l’argent pour cela…

« Quand on écoute le discours que ces jeunes tiennent, on se dit qu’on risque d’avoir beaucoup de procès de ce genre », se désole un avocat qui est pourtant chargé d’en défendre un. Interrogée, en 2016, par les policiers sur les raisons qui la poussent à continuer à se prostituer, Charlotte avait déjà tout résumé. « Quand on touche à l’argent, on ne peut plus s’arrêter. Même si on sait que c’est dégueulasse. De toute façon, je suis dégoûtée de moi maintenant. Donc ça ne change plus rien… »

A moins que les souteneurs ne soient lourdement condamnés. Lundi, des peines de 8 mois à 7 ans de prison ont été requises à l’encontre des douze hommes. Le jugement sera rendu mardi soir.

*Tous les prénoms ont été changés

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