Le proxénétisme des cités augmente car «le retour sur investissement est extrêmement rapide»

PROXENETISME En trois ans, le nombre de dossiers de proxénétisme des cités traités par l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains a été multiplié par quatre…

Caroline Politi (avec Vincent Vantighem)

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Le proxénétisme des cités a été multiplié par quatre en trois ans. (Image d'illustration)
Le proxénétisme des cités a été multiplié par quatre en trois ans. (Image d'illustration) — Fred DUFOUR / AFP
  • L’an dernier, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains a traité 84 affaires de proxénétisme des « cités ».
  • Plus de la moitié des victimes sont mineures.
  • Les souteneurs sont souvent issus de la petite délinquance.

Ses premières passes, Inès* les a faites peu après son treizième anniversaire. Une adolescente de son foyer de Cergy, dans le Val-d’Oise, lui a proposé de gagner de l’argent « facilement ». Sa souteneuse avait tout prévu : elle mettait à sa disposition un appartement à Paris, se chargeait des annonces contre 50 % des gains. Progressivement, Inès a décroché de l’école, « trop occupée à se faire de l’argent ». Séréna*, originaire du Val-de-Marne, a elle aussi commencé au collège, par l’entremise de son « petit ami ». Passant d’hôtel en hôtel, la jeune femme a enchaîné jusqu’à 300 passes par mois, ingérant parfois six grammes de coke par jour pour tenir.

Deux scénarios similaires aux dénouements différents. Les « macs » de Séréna ont été condamnés en avril à des peines allant jusqu’à six ans de prison par le tribunal correctionnel de Créteil. Inès, quant à elle, est en attente de son procès. Car l’adolescente, après s’être prostituée, a, à son tour, joué les recruteuses. Ces deux dossiers illustrent néanmoins l’émergence d’un proxénétisme d’un nouveau genre, surnommé des « cités » ou des « banlieues ». Le terme est un peu galvaudé car ce proxénétisme n’est pas cantonné aux quartiers difficiles mais il désigne des réseaux français peu structurés et exploitant souvent de très jeunes filles. En ce moment même, à Paris, le tribunal correctionnel juge 12 hommes soupçonnés d’avoir favorisé la prostitution de 14 jeunes filles, parmi lesquelles huit mineures.

Un « marché » à prendre

En matière de criminalité, comme ailleurs, l’adage selon lequel la nature a horreur du vide, se confirme souvent. « Dans la plupart des cités, les marchés de la drogue sont déjà établis, les autres formes de criminalité comme les braquages ou l’extorsion demandent une logistique et ne sont pas à la portée de tous », explique Jean-Marc Droguet, chef de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocrteh). L’exploitation sexuelle ne nécessite ni investissement de départ – quelques chambres d’hôtel et des annonces –, ni compétence spécifique. « Il y a une forme d’opportunisme, le retour sur investissement est extrêmement rapide. » Ainsi, mardi, au tribunal correctionnel de Paris, l’un des prévenus estimait à 7.000 euros le chiffre d’affaires pour une semaine avec quatre filles.

Depuis trois ans, l’Ocrteh a vu ce type d’affaires multiplié par quatre. Vingt-et-un dossiers en 2015, 48 en 2016, 84 l’an dernier. Et la tendance se confirme depuis le début de l’année 2018. Ces réseaux sont souvent orchestrés par des seconds couteaux du trafic de drogue ou des petits délinquants. L’an dernier, près de 11 % des mis en cause étaient mineurs. Pendant quelques années, ces structures très mouvantes – les filles comme leurs souteneurs changent souvent – et peu structurées sont passées sous les radars des autorités. L’argent n’est quasiment jamais réinvesti et souvent dépensé en vêtements, biens de luxe ou drogue. « On commence à voir apparaître une certaine professionnalisation, note néanmoins le chef de l’office. Parfois, un membre du réseau joue les standardistes et prend les rendez-vous, un autre est chargé des annonces. »

Près de la moitié de victimes mineures

Comme Inès ou Séréna, les prostituées sont souvent très jeunes. En 2017, sur les 193 victimes recensées par l’Ocrteh, plus de la moitié était mineures. Les plus jeunes ont 13 ou 14 ans. Pourtant, rares sont celles à se porter parties civiles dans les procès. « Il y a une banalisation de la prostitution, qu’elles préfèrent d’ailleurs appeler “escorting”, analyse Arthur Melon, l’un des responsables de l’association Agir contre la prostitution des enfants (ACPE). Elles ne se reconnaissent pas comme victimes. »

A l’instar de Sarah*, l’une des jeunes filles exploitées par le réseau actuellement jugé à Paris. Au cours de son audition, l’adolescente alors âgée de 15 ans a juré être « complètement consentante ». « Je fais ce que je veux de mon corps », explique-t-elle au policier. Et lorsque celui-ci l’interroge sur la manière dont elle en est venue à vendre ses charmes, elle assure que « c’est devenu une mode ».

La glamourisation de la prostitution ou « l’effet Zahia »

Policiers et magistrats ont surnommé cette glamourisation de la prostitution « l’effet Zahia ». Ou comment une jeune femme s’est enrichie, est devenue égérie de créateurs de mode, a lancé sa propre marque en se prostituant. « Ces adolescentes ont du mal à se rendre compte qu’elles ont été manipulées, poursuit Arthur Melon. Il y a cette idée qu’on est ce qu’on possède et si, pour avoir une vie de jet-set, il faut coucher, certaines sont prêtes à le faire. »

Pour décrire la
Pour décrire la - LOIC VENANCE / AFP

Leur discours est souvent ambivalent, beaucoup affirment faire équipe avec leurs souteneurs tout en décrivant une vie loin d’être rose. Ainsi Sarah explique qu’elle ne mangeait quasiment jamais – « on avait un repas par jour » – et être sous les ordres de son souteneur. Séréna, qui avait refusé de se porter partie civile, confiait être obligée de travailler sept jours sur sept et ne quasiment plus toucher d’argent. « Ces jeunes filles sont souvent très fragiles, précise Arthur Melon. Elles ont un manque de repères tel que même la notion de consentement est floue. »