Illectronisme: «Le nombre de personnes fragiles numériquement augmente chaque année»

INTERNET Une étude du CSA dévoile que 6 millions de Français ne savent pas se servir d'Internet et 23% ne se sentent pas à l'aise...

Oihana Gabriel

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Illustration d'un écran cassé pour parler d'illectronisme, illettrisme numérique
Illustration d'un écran cassé pour parler d'illectronisme, illettrisme numérique — Pixabay
  • Alors que les démarches administratives se multiplient sur Internet, l'étude du CSA alerte sur un pan de la population exclue ou en difficultés avec les usages numériques.
  • Certaines personnes renoncent à demander des aides sociales, à chercher un emploi ou même à contacter leur famillle à cause de ses difficutés avec Internet. 
  • Deux spécialistes du numériques dévoilent leurs pistes pour aider ces Français exclues ou fragiles à se connecter à la modernité. 

Alors que je viens d’envoyer un mail d’anniversaire à mon grand-père pour ses 97 ans (véridique !), une étude sur l'« illectronisme », l’illettrisme numérique, rappelle que l’hyperconnexion ne menace pas la France entière. Cette enquête sur CSA parue ce mardi dévoile que 6 millions de Français ne savent pratiquement pas se servir d'Internet.  11 millions ne sont pas à l’aise avec l’outil informatique. 

Un Français sur quatre en fragilité numérique

« C’est un problème sous-estimé, tranche Jean Deydier, fondateur et dirigeant de Emmaus Connect et Wetechcare, qui fournissent des outils  pour se familiariser avec la Toile. On imaginait que le problème se cantonnait à des personnes très âgées ou très exclues totalement déconnectées. Il est plus vaste : certains internautes ont des compétences, mais n’arrivent pas à engager une transaction numérique avec la CAF ou Pôle emploi sans accompagnement humain. Et cette fragilité numérique touche 23 % des Français. Il y a la compétence, mais aussi la confiance. Dans les supermarchés, des personnes aident à côté des caisses électroniques pour que les gens se sentent à l’aise. Là, cet accompagnement manque. »

Et la question a de quoi inquiéter : alors qu’aujourd’hui demander son permis, déclarer ses impôts, acheter un billet de train prend environ 2 minutes sur Internet, un pan de la population se retrouve exclu de ces nouveaux usages. « En général, on prend conscience de son défaut de compétence une fois qu’on est mis à l’épreuve, ajoute le fondateur d’Emmaüs Connect. Toutes les études montrent que le nombre de personnes fragiles numériquement augmente chaque année. »

« Etre agile sur Facebook et ne pas avoir les codes du numérique pour l’emploi »

Avec de lourdes conséquences: certains renoncent à demander des aides. Quand on perd trois mois d’allocation-chômage et qu’on ne sait pas naviguer sur Le Bon Coin, c’est une difficulté en plus pour des personnes précaires. Qui perdent aussi en employabilité. « Certains jeunes sans diplôme présents sur les réseaux sociaux n’arrivent pas à utiliser Internet pour leurs démarches administratives. On peut être agile sur Facebook  et ne pas avoir les codes du numérique pour l’emploi ! » Or, aujourd’hui les offres d’emploi et les premières étapes de recrutement se déroulent surtout en ligne. « On est tous potentiellement en précarité, avertit Jean Deydier. Tout le monde a des doutes sur les téléprocédures, la sécurité de ses données et son e-réputation par exemple. »

L’autre problème, c’est aussi que les liens familiaux passent de plus en plus par les outils numériques. « Aujourd’hui Facebook ou Skype sont des outils indispensables pour lutter contre l’isolement, renchérit Michaël Stora, psychanalyste spécialiste du numérique. Et une partie de la jeune génération ne fait plus l’effort d'appeler et même de voir ses grands-parents. Autre exemple, ces groupes WhatsApp familiaux qui excluent la grand-mère sans smartphone. »

Comment aider ces publics ?

Accompagner ces publics exclus ou fragilisés se révèle donc urgent. Mais comment ? En général on télédéclare ses impôts… chez soi. Comment donc imaginer des lieux où cette médiation numérique peut être utile ? « Le film de Ken Loach Moi, Daniel Blake [qui raconte le parcours du combattant d’un ouvrier de 60 ans que personne n’aide à trouver un emploi] nous a donné un grand coup de main !, ironise Jean Deydier. Il faut une pluralité de lieux de proximité. En bas de l’immeuble, mais aussi que tous les acteurs sociaux, tous les réseaux d’aide de proximité, les associations et régies de quartier proposent ce type d’accompagnement. » Et ce spécialiste de la formation numérique assure que les collectivités territoriales ont bien identifié cette nécessité.

Une fois les lieux définis, encore faut-il attirer ces populations pas forcément enclines à plonger dans les méandres de Twitter…. «La clef de la pédagogie, c’est un diagnostic de vie pour répondre aux besoins de la personne, reprend Jean Deydier. Le numérique peut être un accélérateur pour tisser des liens, trouver un emploi, un logement. On travaille sur le déploiement du diagnostic avec la Caf ou Pôle emploi pour proposer une formations adaptée. »

Mais c’est aussi en famille qu’on peut demander un coup de main… « On peut imaginer que c’est aux petits-enfants d’aider les grands-parents à ne pas être isolés numériquement», souligne Michaël Stora, auteur de Hyperconnexion. A condition de faire preuve de patience avec mamie qui n’a pas encore compris comment ouvrir une pièce-jointe. « C’est comme avec un enfant, il est important de montrer les dimensions pertinentes et passionnantes d’Internet, conseille le psychanalyste. Et de leur apprendre le bon vocabulaire ! A l’image du sketch de Cyprien sur les vieux et la technologie, où il explique qu’ouvrir une fenêtre sur son écran n’a rien à voir avec la fenêtre… »

« Il faut s’affranchir de cette inhibition, mais aussi d’une forme d’orgueil, et ne pas avoir peur que nos enfants nous montrent la voie, conseille l’expert. On peut apprendre à tout âge. Il y a même le risque de devenir accro ! Les silver surfers comme on les appelle, quand ils maîtrisent ces outils, s’amusent beaucoup !

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