«L'égalité entre les femmes et les hommes passe aussi par la féminisation des noms de rue»

GENRE Elles ont beau représenter un peu plus de 50% de la population française, les femmes restent sous-représentées dans les lieux publics. Mais les initiatives en faveur d'une féminisation des noms de rue se multiplient dans l'Hexagone...

Alexis Orsini

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Le collectif Copines donne des noms féminins aux rues de Strasbourg. Le 8 mars 2018.
Le collectif Copines donne des noms féminins aux rues de Strasbourg. Le 8 mars 2018. — G. Varela / 20 Minutes
  • En France, seulement 6 % des rues portent le nom d'une femme.
  • Les tentatives de féminisation des lieux publics ont lieu dans différentes villes, de Paris à Nantes.
  • L'égalité femmes-hommes est la «grande cause» du quinquennat d'Emmanuel Macron.

« C’est un fait, on le voit tous les jours, il y a très peu de place pour les femmes dans l’espace public alors qu’on compte beaucoup de personnalités féminines connues ; » Le 8 mars dernier, pour dénoncer cette inégalité, Maureen Morlet, étudiante à l’IEP de Strasbourg et présidente du collectif Copines Strasbourg, menait une campagne d’affichage matinale aux côtés de ses camarades dans les rues de la capitale alsacienne.

La célèbre place Kléber renommée en place Simone Veil, le pont Saint Etienne devenu le pont Sainte mère Teresa… Les 70 affiches collées sur les murs de Strasbourg entendaient montrer, à côté des plaques aux noms masculins, que des femmes tout aussi illustre mériteraient d’être mises en avant. Si les femmes représentaient un peu plus de 50 % de la population française en 2016, seulement 6 % des rues hexagonales portent le nom d’une femme.

La proclamationde l’égalité femmes/hommes comme grande cause du quinquennat par Emmanuel Macron est-elle susceptible de faire changer les choses ? « Au début, on avait vraiment l’espoir qu’il fasse bouger les choses mais les initiatives récentes du gouvernement montrent que cette cause ne figure pas du tout parmi ses priorités » déplore Maureen Morlet.

« Les tentatives de féminisation essaiment dans de nombreuses villes »

Les initiatives locales en faveur d’une plus grande féminisation des lieux publics, elles, se multiplient. En Ile-de-France, 30 000 votants viennent ainsi de baptiser deux futures stations de métro de la ligne 4 du nom de deux grandes figures féminines : la résistante Lucie Aubrac (à Bagneux) et la chanteuse Barbara (à Montrouge). Une avancée avant tout symbolique puisque seules 4 stations de métro portent aujourd’hui le nom d’une femme.

Pour Raphaëlle Rémy-Leleul, porte-parole de l’association Osez le féminisme !, la féminisation de l’espace public est en bonne voie : « En 2015, on avait initié le mouvement du matrimoine avec la campagne FémiCité, en rebaptisant temporairement avec des fausses plaques les voies de l’île de la Cité de noms de femmes illustres [comme la mathématicienne française Sophie Germain ou la scientifique américaine Barbara McClintock]. Depuis, l’opération a été déclinée à Montpellier, à Nantes… et on voit aujourd’hui essaimer ces initiatives dans de plus en plus de villes. »

De son côté, la mairie (PS) de Nantes a reçu de nombreux appels de municipalités à la recherche de conseils depuis le succès d’une consultation citoyenne. « Nous n’avons pas attendu que l’égalité femme/homme devienne une grande cause nationale pour agir, même si c’est très bien qu’elle le soit sur ce quinquennat » affirme Aïcha Bassal, adjointe au maire de Nantes en charge de la délégation Vie associative, égalité, et lutte contre les discriminations.

Le collectif Copines donne des noms féminins aux rues de Strasbourg. Le 8 mars 2018.
Le collectif Copines donne des noms féminins aux rues de Strasbourg. Le 8 mars 2018. - G. Varela / 20 Minutes

A Nantes, un « vivier » de 380 personnalités féminines

« En 2016, en constatant qu’on avait, dans nos rues, 1.000 noms d’hommes et seulement 100 noms de femmes, on a lancé un atelier citoyen en partant du principe qu’il est important, pour l’égalité réelle, de donner aux enfants la possibilité de s’identifier, grâce à une plaque, à une grande figure féminine française ou étrangère » précise-t-elle.

La mairie a ainsi reçu plus de 500 noms de grandes figures féminines, et en a finalement retenu 380. « Aujourd’hui, on pioche dans ce vivier dès qu’on doit nommer une place, une école ou un autre lieu public. Rien que cette année, on a adopté 38 nouveaux noms de femme » se réjouit Aïcha Bassal.

Jean-Claude Bouvier, professeur émérite à l’université Aix-Marseille, spécialiste en toponymie et auteur de l’ouvrage Les noms de rue disent les villes, a pu constater la prise d’ampleur du mouvement à l’échelle nationale : « En 2007, les noms de femmes étaient vraiment très peu représentés en France, à hauteur d’une femme pour dix hommes. […] Globalement, on observe une politique de féminisation dans les 5 ou 10 dernières années. »

Il poursuit : « L’exemple le plus marquant reste celui de La-Ville-aux-Dames, dans le Val de Loire, qui a donné des noms de rue féminins à tour de bras ! » Les femmes y représentent ainsi 75 % des noms de rue, soit 84 voies sur 112.

Des difficultés de débaptiser des voies

La parité dans l’espace public reste toutefois un objectif « déraisonnable » selon lui, notamment au vu des difficultés administratives qui se dressent sur sa route : « Une commune ne peut pas débaptiser un nom de rue en plein centre-ville à moins d’avoir une raison très forte, comme un impératif politique, donc ce sont plutôt les noms de nouvelles voies, dans les périphéries, qui sont féminisés. » A Sarlat, en Dordogne, les piétons pourront par exemple bientôt emprunter les rues Edith Piaf ou Colette.

Ces initiatives restent propres à chaque municipalité, comme l’indique Cécile Gallien, maire (LREM) de Vorey-sur-Arzon (Haute-Loire) et vice-présidente de l’Association des maires de France (AMF) : « Au sein de l’AMF, je tente de faire en sorte qu’il y ait plus de femmes dans les exécutifs communaux puisque seulement 16 % des maires sont des femmes aujourd’hui. Mais la féminisation des noms de rue ne fait pas vraiment partie de nos priorités ».

A Paris, la situation évolue lentement : 5 % des rues portent aujourd’hui le nom d’une femme contre 2,6 % en 2015. Une progression appréciée par Osez le féminisme !, qui a toutefois tiré un trait sur son objectif fixé en 2015 : une parité parfaite en 2019. « On n’y sera pas du tout l’an prochain, reconnaît en riant Raphaëlle Rémy-Leleu, mais les élections municipales approchent donc ce sera l’occasion de remettre le sujet en avant. […] La friction de certains sur cette question montre que c’est un sujet stratégique. »

« Les adresses structurent vraiment l’imaginaire »

La porte-parole de l’association se félicite en outre du travail mené avec Hélène Bidard, adjointe au maire de Paris en charge de l’égalité femmes/hommes, même si elle se dit favorable à des initiatives plus poussées : « Débaptiser des noms de lieux symboliques serait encore mieux : même si c’est compliqué, ça mérite plus d’efforts car les adresses structurent vraiment l’imaginaire. Quand la place Europe [et la station de métro] devient Europe-Simone Veil, on se dit qu’elle aurait pu devenir simplement Simone Veil… »

A Strasbourg, les affiches du collectif Copines Strasbourg collées pour la journée des droits des femmes, en mars, sont restées visibles jusqu’au début du mois de juin. « On avait fait en sorte qu’elles soient retirables facilement, l’idée n’était pas de forcer la main de la mairie mais bien de sensibiliser les gens » explique Maureen Morlet. Une bataille qu’Aïcha Bassal juge elle aussi nécessaire : « La féminisation du nom des rues a son importance, elle fait partie du combat pour l’égalité réelle entre femmes et hommes. »