CP à 12 élèves: Un remède efficace, mais qui ne guérit pas tous les maux de l’école

ANALYSE Une étude du principal syndicat des enseignants du primaire, le SNUipp-FSU, montre que le dédoublement des classes a été profitable aux élèves de REP +, mais pointe aussi les limites du dispositif…

Delphine Bancaud

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Une élève de  l’école Marcel Cachin d’Orly, qui possède 4 classes de CP dédoublés.
Une élève de l’école Marcel Cachin d’Orly, qui possède 4 classes de CP dédoublés. — D. Bancaud/20Minutes
  • Une enquête du SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, dévoilée ce lundi, montre que le dédoublement des classes de CP a eu des effets bénéfiques pour l’apprentissage des élèves.
  • Mais la mesure a été mise en œuvre en puisant des postes dans d’autres dispositifs ou au détriment des effectifs dans d’autres classes.
  • Les effets à long terme de cette mesure sur la scolarité des élèves ne sont pas sûrs non plus.

C’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron : dédoubler les classes de CP et CE1 en éducation prioritaire pour réduire les inégalités scolaires entre les élèves. A la rentrée 2017, 2.200 classes de CP ont ainsi été dédoublées en REP + (éducation prioritaire renforcée). A la rentrée 2018, ce sont 3.200 classes de CP et CE1 en REP et CE1 en REP + qui le seront à leur tour. Dans son livre, L’école de la confiance, sorti en mai, Jean-Michel Blanquer est d’ailleurs dithyrambique sur le dispositif : « La mesure est révolutionnaire. Avec le dédoublement, il est possible d’individualiser les enseignements et d’être au plus près des élèves pour les aider à surmonter leurs difficultés ».

L’enthousiasme est plus mesuré du côté du SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, qui a dévoilé ce lundi une enquête* faisant le bilan de la première année de la mesure. Du coté des points positifs, elle souligne les bénéfices qu’ont pu tirer les élèves de ces classes à effectifs réduits : 71 % des enseignants interrogés indiquent que les élèves ont pu acquérir certaines compétences plus rapidement, 84 % que les interactions entre les élèves ont été favorisées et 90 % estiment que le climat de la classe était plus apaisé. Ce que confirme le ministère de l’Education à 20 Minutes : « Les remontées de terrain sont positives et indiquent que le niveau de décodage s’est amélioré dans ces classes ». Denis, qui a répondu à notre appel à témoins, est aussi positif : « Alors que dans l’ancienne organisation, beaucoup d’élèves ne savaient pas lire à l’issue du CP, je peux dire que leurs frères et sœurs de cette année savaient déjà lire à la fin du second trimestre », observe-t-il dans l’école de Bethoncourt (Doubs), où il aide aux devoirs. Mais il faudra attendre la fin 2019 pour avoir une évaluation scientifique des effets de la mesure.

« Davantage d’interactions avec les élèves »

« Le CP est une année décisive pour les apprentissages fondamentaux donc réduire les effectifs dans cette classe est effectivement une bonne chose. D’autant que la France est le pire pays d’Europe concernant le nombre d’élèves par classe en primaire », analyse le sociologue de l’éducation, Sylvain Broccolichi.

Les enseignants ont pu aussi tirer avantage de ce dispositif, car selon l’étude du SNUipp, 93 % d’entre eux estiment que leurs pratiques professionnelles ont évolué. Notamment parce qu’ils ont eu droit à des formations spécifiques. « Ces classes à petits effectifs permettent davantage d’interactions avec les élèves, d’accorder plus d’attention aux élèves en difficulté et d’individualiser davantage la pédagogie » estime Sylvain Broccolichi.

« La vitrine séduisante des CP à 12 s’est construite en puisant dans l’arrière-boutique »

Mais le dédoublement des classes de CP n’est pas pour autant un remède miracle permettant de soigner tous les maux de l’école, comme le souligne Francette Popineau, secrétaire générale du SNUIPP-FSU : « Ce dispositif ne peut pas être l’alpha et l’oméga d’une politique éducative », résume-t-elle. Un avis partagé par Marc Douaire, président de l’OZP (Observatoire des zones prioritaires) : « Cette mesure est intéressante, mais elle ne constitue pas à elle seule, une politique en faveur de l’éducation prioritaire. Elle apparaît surtout comme un marqueur politique, la jambe sociale sur laquelle s’appuie Jean-Michel Blanquer », estime-t-il.

Selon le SNUipp, la mise en œuvre des CP à 12 a entraîné des dégâts collatéraux : « La vitrine séduisante des CP à 12 s’est construite en puisant dans l’arrière-boutique. La facture a été payée par d’autres classes, qui ont vu leurs effectifs augmenter (en CM1 et CM2 surtout). On a aussi pioché dans les effectifs des remplaçants, des enseignants dédiés à la scolarisation des moins de 3 ans et surtout au dispositif "Plus de maîtres que de classes (PMQC)" », dénonce Francette Popineau. Un avis partagé par Marc Douaire : « Le financement de la mesure pose problème. Pour trouver assez de postes, on a détricoté des dispositifs mis en œuvre sous le quinquennat Hollande et qui n’ont même pas été évalués », s’offusque-t-il.

Marie, mère de deux enfants du Pas-de-Calais, qui a répondu à notre appel à témoins, s’indigne aussi : « Trouvez-vous normal qu’il n’y ait que les classes de REP + qui bénéficient de 12 élèves par classe ? Je me demande comment les enfants peuvent apprendre comme il faut avec des classes de 26 ou 29 élèves », Julien, directeur d’une école élémentaire de Vaulx-en-Velin (69) qui a expérimenté les CP à 12, est sur la même ligne : « La mise en place de ces CP a donc été faite au détriment de tous les autres élèves puisque pour pouvoir avoir des enseignants en face de toutes les classes, le dispositif PMQC a été supprimé. Pourquoi ne pas s’être contenté de CP à 14 ou 15 ce qui aurait permis le maintien des postes PMQC par exemple ? », interroge-t-il. Et le problème ne va pas s’arranger à la rentrée prochaine, selon Francette Popineau : « Le nombre de postes budgétés est insuffisant pour dédoubler les CP en REP et les CE1 en REP + », prévient-elle.

Les bénéfices seront-ils durables sur la scolarité des élèves ?

Par ailleurs, les classes à petits effectifs, si elles permettent aux élèves d’apprendre dans de meilleures conditions, ne sont pas l’antidote absolu à l’échec scolaire : « Pour les élèves en grandes difficultés, ce n’est pas suffisant », souligne Francette Popineau. D’ailleurs, selon l’étude du SNUipp, 93 % des enseignants exerçant dans ces classes estiment que certains de leurs élèves auraient besoin d’être pris en charge par le Rased (Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté).

Difficile de dire aussi si le fait d’avoir suivi le CP et le CE1 dans des conditions favorables aura des répercussions positives à long terme sur la scolarité de ces élèves. « On peut aussi s’interroger sur le degré d’autonomie de ces élèves vis-à-vis de leurs apprentissages car 41 % des enseignants interrogés par le SNUipp disent que leurs élèves ne sont pas plus autonomes avec ce dispositif », observe Marc Douaire. Et que se passera-t-il lorsqu’ils intégreront des classes à effectif normal en CE2 ? « Impossible de le savoir pour l’instant, mais une chose est sûre : il faudrait un effort général pour abaisser les effectifs dans toutes les classes car les risques de décrochage sont présents à tous les niveaux », estime Sylvain Broccolichi.

*Enquête effectuée en ligne, d’avril à mai 2018, auprès de 1.338 enseignants d’écoles en éducation prioritaire dans les 68 départements français.

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