VIDEO. «Ça va Manu?»: Pourquoi l’Elysée avait le droit de diffuser la vidéo de l'ado recadré par Emmanuel Macron

MEDIATISATION La reprise de la vidéo du collégien sèchement recadré par le président de la République fait polémique…

Nils Wilcke

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Le président n'a pas apprécié de se faire appeler «Manu» par un collégien et l'a fait savoir.
Le président n'a pas apprécié de se faire appeler «Manu» par un collégien et l'a fait savoir. — CHARLES PLATIAU/POOL/AFP
  • La reprise d’une séquence dans laquelle Emmanuel Macron recadre un adolescent qui l’interpellait par l’Elysée fait polémique.
  • D’un point de vue légal, la présidence de la République a le droit de diffuser la vidéo puisqu’il s’agit d’un événement public.
  • Pour autant, la diffusion d’un échange à la défaveur d’un mineur sur les réseaux sociaux pose question, estime un avocat spécialisé en cyberharcèlement.

« Tu m’appelles monsieur le Président ou monsieur », avait sèchement répondu Emmanuel Macron à un collégien lors de la commémoration des 78 ans de l’Appel du 18-Juin, lundi au Mont Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine).

« Ça va Manu ? », lui avait demandé le jeune spectateur, alors que le président était venu serrer les mains des spectateurs. « Non », avait répliqué Emmanuel Macron. « Non, je ne suis pas ton copain. Tu es là, tu es dans une cérémonie officielle, tu te comportes comme il faut ».

La séquence fait polémique

« Tu fais les choses dans le bon ordre, ajoutait ensuite le président. Le jour où tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même. Et à ce moment-là, tu iras donner des leçons aux autres ».

L’échange aurait pu en rester là, sauf que la séquence est captée par les caméras. Elle fait d’abord le tour des médias. Avant d’être diffusée directement sur le compte Twitter du président de la République. Cette reprise par ce dernier puis par le compte officiel de l’Elysée fait polémique.

La présidence mais aussi les médias, qui ont été les premiers à diffuser ces images, avaient-ils le droit de diffuser une vidéo du visage d’un mineur sans l’avoir flouté au préalable ?

« L’Elysée a le droit de diffuser cette vidéo »

« Sans aucun doute », répond l’avocate Delphine Meillet à 20 Minutes. Pour cette spécialiste en droit de la presse et vie privée, l’utilisation de ces images est « totalement légale ». « Il s’agit d’un événement public, avec une personnalité publique en la personne d’Emmanuel Macron », affirme l’avocate.

Le public présent lors de cette manifestation publique dont ce jeune devient donc un sujet d’intérêt général. « Par conséquent, il n’y a aucune violation de la vie privée ou d’atteinte au droit à l’image », explique-t-elle. « L’Elysée a tout à fait le droit de diffuser cette vidéo ».

Problème de proportions

« Certes, le procédé est légal, mais jeter en pâture un mineur pour quelques mots pose un problème de proportions, répond de son côté Eric Morain, avocat spécialisé en cyber-harcèlement, à 20 Minutes. La personne ne peut pas se défendre à armes égales avec le président de la République ».

D’autant que le jeune en question vivrait mal cet épisode, selon la journaliste Camille Crosnier qui a pu le rencontrer. « Il est bien mal car tout le monde se moque de lui ». Elle ajoute dans un second tweet : « D’autres élèves viennent de passer devant chez lui en rigolant et en regardant à nouveau la vidéo sur internet. »

Le retrait de la vidéo est-il possible ?

Eric Morain déplore la communication de l’Elysée à l’heure où le gouvernement affiche sa volonté de lutter contre le cyber-harcèlement. L’un des volets du projet de loi sur les violences sexistes et sexuelles défendu par Marlène Schiappa vise en effet à punir le cyber-harcèlement en groupe. Adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, il passera bientôt devant le Sénat.

Si ce projet de loi est adopté, « la justice ne demanderait plus la répétition d’un message par la même personne comme c’est le cas actuellement, ce qui restreint les possibilités de lutter contre le harcèlement en ligne », explique l’avocat, qui défend notamment la journaliste Nadia Daam, victime d'une campagne de harcèlement sur Internet.

Dès lors que l’adolescent est la cible de moqueries dans son collège ou sur internet, ses parents ont-ils les moyens de s’opposer à la diffusion de cette vidéo ? L’avocat est sceptique sur les chances d’aboutir à une action en justice.

« L’Elysée fait ce qu’il reproche à d’autres »

« Quand bien même les parents demanderaient le retrait de la vidéo par une mise en demeure qui resterait au bon vouloir de l’Elysée, le mal est déjà fait », estime Eric Morain. Reste éventuellement une action au civil pour obtenir des dommages et intérêts. « Il a eu la honte de sa vie à ce moment-là et l’Elysée en a rajouté une couche pour qu’il ait la honte dans le monde entier. »

« Personne ne conteste à Emmanuel Macron le droit de reprendre un adolescent qui lui parle mal, ajoute Eric Morain. Mais cette séquence n'est pas anodine. L’Elysée fait en quelque sorte à cet ado ce qu’il reproche à d’autres et notamment aux cyber-harceleurs ».

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