Eurosatory: Chefs militaires, industriels et militants pacifistes à l'ouverture du «salon qui tue»

REPORTAGE Le plus grand salon de défense et de sécurité au monde a ouvert ses portes ce lundi au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis), suscitant la mobilisation de militants pacifistes…

Thibaut Chevillard

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Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018
Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018 — Thibaut Chevillard
  • Le salon Eurosatory a ouvert ses portes ce lundi au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis).
  • Dans un contexte géopolitique troublé et de menace terroriste élevée, les dépenses militaires mondiales continuent d’augmenter.
  • Quelques dizaines de militants pacifistes sont venues dénoncer la commercialisation en France de ces «engins de mort».

Pour rentrer à Eurosatory, il faut montrer patte blanche. Présenter une première fois son sac aux vigiles peu après la sortie du RER, passer sous les portiques de sécurité à l’entrée du hall, récupérer son badge après s’être préalablement accrédité, repasser devant des agents de sécurité, avant de pouvoir (enfin) accéder au plus grand salon international de défense et de sécurité. A l’intérieur, 1.750 exposants, originaires de 63 pays, venus présenter leurs derniers joujous technologiques aux 57.000 visiteurs attendus. Une sorte d’hypermarché spécialisé dans les armes de guerre, où l’on trouve de tout, du tank au fusil d’assaut.

«Rencontrer des délégations étrangères»

Dans les allées, des hommes d’affaires en costume cravate, fraîchement descendus de l’avion, tirant de petites valises noires, des essaims de militaires en uniformes, tous plus décorés les uns que les autres, suivant leurs hôtes français dans ce dédale de couloirs.

Une délégation d’Arabie Saoudite s’arrête devant un drone construit par Airbus. Cet appareil qui « répond aux missions de renseignement et de surveillance » est moins cher à utiliser qu’un avion et dispose d’une plus grande autonomie de vol, explique à 20 Minutes Guillaume Steuer, porte-parole de l’entreprise européenne.

Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018
Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018 - Thibaut Chevillard

Pour Airbus, être présent sur Eurosatory est capital. « Nous sommes le premier fournisseur du ministère de la Défense français, notamment pour ce qui concerne les hélicoptères. C’est important pour l’entreprise de le montrer à l’occasion d’un salon aussi important », ajoute Guillaume Steuer, tandis que le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, traverse le stand entouré d’une poignée d’officiels français « Mais cela permet aussi de rencontrer des délégations étrangères, de discuter avec elles et de leur montrer nos solutions. »

Un business juteux

Il faut dire que le business du matériel de guerre est toujours aussi florissant. Pour preuve, en 2017, les dépenses militaires mondiales se sont élevées à 1.739 milliards de dollars, en hausse de 1,1 % sur un an, selon l’Institut international de recherche sur la paix. En tête des pays qui dépensent le plus pour leur défense, les Etats-Unis. Le pays de l’Oncle Sam dispose d’un budget de 610 milliards de dollars, soit plus du tiers des dépenses militaires dans le monde. Loin devant la Chine (228 milliards) et l’Arabie Saoudite (69,4 milliards). La France n’arrive qu’à la sixième place, avec 57,8 milliards de dollars consacrés à sa défense.

Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018
Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018 - Thibaut Chevillard

En revanche, la France est devenue le troisième exportateur mondial d’armement, révèle une étude du cabinet spécialisé IHS Markit, datant de juillet 2017. Ses ventes à l’étranger ont augmenté en un an de près de 20 %, atteignant 5,21 milliards de dollars. Elle se place derrière les Etats-Unis (26,86 milliards de dollars) et la Russie (7,22 milliards de dollars). D’autre pays espèrent aussi profiter de ce juteux marché en étant présent à Eurosatory. « C’est un événement international prestigieux, le monde entier est venu ici », lance Umit Ergin, qui travaille pour l’entreprise turque Vestel, créée en 2003.

« C’est un marché très important pour nous »

Plus étonnant, le ministère de l’Industrie de la défense de l'Azerbaïdjan, pays pas franchement réputé pour son respect des droits de l’homme, dispose également d’un stand à Eurosatory. « C’est la première fois que nous sommes présents ici, à Paris », sourit Gulsum Rzayeva, cheffe adjointe du département de la coopération militaire et technique. « Nous fabriquons des armes, des munitions, des vêtements techniques… de tout ! », précise-t-elle, soulignant que ce pays du Caucase organisera, lui aussi, en septembre prochain, un salon dédié à l’industrie de la défense. « C’est un marché très important pour nous. »

Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018
Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018 - Thibaut Chevillard

Forcément, le salon attire aussi son lot d’opposants et de militants pacifistes, que la police tente de détecter dès la sortie du RER. Eva, 50 ans, se fait contrôler par les agents de la DOPC alors qu’elle s’apprêtait à sortir une banderole dénonçant « la commercialisation d’engins de mort ». « Ils nous ont repérés car on n’est habillé comme des marchands d’armes », s’amuse-t-elle. Participant à des manifestations depuis sa plus tendre enfance, elle a fait le déplacement avec une trentaine d’activistes afin de « mettre des bâtons dans les roues » aux organisateurs et participants au salon.

Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018
Le salon Eurosatory, lundi 11 juin 2018 - Thibaut Chevillard

« On veut faire connaître Eurosatory car les gens ne savent pas ce qui s’y passe », avance David, 47 ans. Ce militant « non violent », venu pour exprimer son opposition « à la vente d’armes sur le territoire français », distribue des tracts intitulés « Eurosatory, le salon qui tue ». Derrière, un homme déverse du purin d’ortie sur les marches menant au parc des expositions, représentant le sang que font couler ces armes. Un vieux monsieur sort une banderole, cachée sous sa chemise, qu’il se dépêche de recoller et de déployer.

« Embargo militaire contre Israël »

« En France, on n’a pas de pétrole, mais on peut mettre de l’essence dans nos voitures car on vend des armes », hurle-t-il. Les policiers interviennent et contiennent les manifestants devant la gare qui empeste désormais le purin. Un groupe de militantes plus âgées sortent des panneaux demandant un « embargo militaire contre Israël », qu’elles accusent de tester les armes vendues sur les Palestiniens. Le salon se tient jusqu’à vendredi. D’autres actions de ce type sont sans doute à prévoir.