Comment attirer les enseignants en éducation prioritaire?

EDUCATION Dans une étude parue ce lundi, l’OCDE préconise notamment de renforcer les incitations financières pour les enseignants de REP…

Delphine Bancaud

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Une classe de CP à Dreux (image d'illustration).
Une classe de CP à Dreux (image d'illustration). — JEROME MARS/JDD/SIPA
  • Trop peu d’enseignants vont de leur plein gré exercer dans les établissements d’éducation prioritaire. D’où un recours massif aux contractuels et un turn-over trop important des équipes.
  • Pour remédier à cette situation, l’OCDE préconise un renforcement des primes pour les enseignants de REP et leur recrutement direct par les chefs d’établissement.
  • Mais d’autres acteurs du milieu éducatif prônent surtout une amélioration des conditions de travail des enseignants dans ces établissements difficiles.

Attirer des enseignants dans les établissements d’éducation prioritaire, un défi auxquels tous les ministres de l’Education ont été confrontés, sans vraiment réussir à le relever. Car très peu de professeurs choisissent d’enseigner de leur plein gré en éducation prioritaire ; souvent par crainte de ne pas pouvoir faire face aux difficultés rencontrées avec les élèves, de devoir privilégier le maintien de l’ordre au détriment de la transmission des savoirs ou parce que certains de leurs pairs leur ont raconté des expériences négatives en REP (Réseau d’éducation prioritaire)… «Le fait de connaître une expérience en éducation prioritaire devrait être considéré comme une source de développement professionnel. Mais force est de constater que ça ne l’est pas et que c’est souvent vécu comme une relégation », souligne le sociologue de l’éducation Daniel Frandji.

Turn-over très important

Du coup, le turn-over dans ces établissements est très important et ces derniers ont davantage recours aux contractuels, moins bien formés. Une situation que reflète une étude de l’OCDE, tirée de l’enquête Pisa et révélée ce lundi. Elle montre notamment que seuls 19 % des profs de lycées défavorisés sont certifiés ou agrégés, contre 90 % dans les lycées les plus favorisés. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de contractuels, qui n’ont pas forcément de diplôme en rapport avec le domaine qu’ils enseignant. Un constat qui rejoint celui de la Cour des comptes qui a récemment indiqué dans un rapport que « les établissements labellisés en éducation prioritaire ont un taux de contractuels plus de trois fois supérieur à celui des établissements hors éducation prioritaire ». Et cet état de fait a des répercussions sur les élèves, selon l’OCDE : « 32 % des élèves de 15 ans des lycées défavorisés sont exposés à des enseignants qui ne sont pas assez bien préparés pour faire cours, selon les déclarations des chefs d’établissements », souligne l’étude.

Les primes pour les profs, une solution ?

Forte de ce constat, l’OCDE suggère des solutions pour que des enseignants chevronnés aient envie de travailler en éducation prioritaire, ce qui permettrait de limiter le recours aux  contractuels dans ces établissements. Tout d’abord en développant des incitations financières : « Une expérience en Caroline du Nord a montré qu’une prime de 1.800 dollars donnée aux enseignants des établissements défavorisés, avait permis d’attirer des enseignants aguerris. Ce qui a eu un impact sur les résultats des élèves qui se sont redressés. Ce qui montre que l’octroi de primes plus intéressantes aux enseignants de l’éducation prioritaire permet d’attirer davantage de professeurs qualifiés dans ces établissements », affirme Noémie Le Donné, analyste à la direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE.

Or, le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, s’apprête justement à négocier avec les syndicats, une prime de 3.000 euros qui serait octroyée aux enseignants des établissements les plus prioritaires, les « REP + ». C’était d’ailleurs un engagement de campagne du candidat Macron. Cette somme viendrait s’ajouter à une indemnité annuelle de 2.312 euros, créée il y a trois ans. « Cette prime est l’une des priorités de l’agenda social. Elle doit être déployée sur l’année scolaire 2018-2019 », déclare à 20 Minutes l’entourage du ministre. Mais l’efficacité de ces incitations financière est mise en doute par le Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques (CEC) dans un rapport rendu fin mai : « L’octroi de primes spécifiques ne garantit pas une attractivité et une fidélisation des postes dans les territoires difficiles. Leur montant doit être véritablement discriminant et prendre en compte le coût de la vie, notamment en région parisienne », indiquent ainsi les députés. Un avis partagé par Philippe Vincent, secrétaire général du Snpden, le premier syndicat de chefs d’établissement : « Les primes ont des effets limités sur l’attractivité des REP. Il faudrait vraiment que la différence de rémunération soit importante pour que cela joue sur les vocations », estime-t-il.

Et pourquoi pas embaucher directement les profs ?

Une autre idée est également suggérée par l’OCDE pour améliorer la politique de recrutement des établissements de l’éducation prioritaire : « Il pourrait être intéressant d’augmenter l’autonomie des chefs d’établissements, comme l’ont fait le Portugal, l’Allemagne et la Norvège, afin qu’ils puissent recruter eux-mêmes les enseignants et rendre leur établissement plus attractif. En accordant des salaires plus élevés et un meilleur accompagnement des enseignants passant par le renforcement de formation continue et le tutorat «, explique Francesco Avvisati, analyste à la direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE. Une idée qui ne séduit pourtant pas Philippe Vincent : « Nous ne sommes pas demandeurs du recrutement des enseignants. D’ailleurs, on ne voit pas ce que ce recrutement direct changerait compte tenu du manque d’appétence des enseignants pour travailler en REP. Il n’y aurait de toute façon pas assez de candidats », commente-t-il.

Par ailleurs, selon Daniel Frandji, « le recrutement direct des enseignants en Rep sous entend qu’il existerait un profil type pour enseigner en Rep, ce qui n’est pas le cas ». Pour lui, les solutions sont ailleurs : « pour attirer des enseignants dans ces établissements, il faudrait tout d’abord revaloriser le fait d’enseigner en Rep, en développant les échanges de bonnes pratiques entre pairs, en créant des coopérations entre les établissements, en parlant des REP de manière moins stigmatisante dans les ESPE… », suggère-t-il. « Il faut que les chefs d’établissement impulsent aussi des projets motivants, qu’ils fassent travailler les équipes ensemble. On sait que dans les sections attractives (options sportives, Cham, classes européennes…) peuvent aussi avoir un effet d’entraînement pour les enseignants », complète Philippe Vincent. De son côté le Snes, estime que seule une amélioration des conditions de travail en Rep pourrait inciter les enseignants à y postuler. Le syndicat plaide notamment pour un allégement du nombre d’heures de cours pour les enseignants, afin qu’ils puissent libérer du temps pour échanger avec les familles, préparer des projets…