«Les hommes doivent comprendre qu’ils ont tout à gagner dans le féminisme»

INTERVIEW Le sociologue canadien Michael Kaufman cosigne «Le guide du féminisme pour les hommes et par les hommes», enfin disponible en version française...

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Une meilleure répartition des tâches domestiques et une plus grande implication des hommes dans leur rôle de père sont, selon Michael Kaufman, l'une des clés de l'égalité femmes hommes.
Une meilleure répartition des tâches domestiques et une plus grande implication des hommes dans leur rôle de père sont, selon Michael Kaufman, l'une des clés de l'égalité femmes hommes. — OJO Images / Rex Featur/REX/SIPA
  • Avec «Le guide du féminisme pour les hommes et par les hommes», le sociologue canadien Michael Kaufman cosigne un ouvrage qui décrypte avec humour et simplicité les enjeux du féminisme.
  • Pour le Canadien, l'égalité femmes hommes ne peut être atteinte que grâce à une meilleure éducation des garçons.
  • Mais aussi par des politiques gouvernementales plus volontaristes, notamment en matière de congé parental.

Marre de tenter d’expliquer l’intérêt du féminisme et de l’égalité femmes hommes à ceux qui pensent que c’est un truc de bonnes femmes ? Pas de panique : Le guide du féminisme pour les hommes et par les hommes* s’occupe de faire le boulot pour vous. Coécrit par le sociologue canadien Michael Kaufman, spécialiste des questions d’égalité femmes hommes, l’ouvrage aborde avec humour et pertinence des dizaines de questions liées au féminisme, de la contraception au harcèlement en passant par le porno et le congé parental, sans jamais verser dans la leçon de morale. Pour Michael Kaufman, « tout le monde, hommes et femmes, a tout à gagner dans l’égalité femmes hommes ». Un chemin qui passe par «  une meilleure éducation des garçons » et par « des politiques plus volontaristes sur le terrain des droits des femmes ».

Ce livre s’adresse aux hommes qui ne comprennent pas ou ne s’intéressent pas au féminisme. Comment parvient-on à capter leur attention ?

On voulait rendre cette problématique accessible aux hommes. Or, si les gens, hommes comme femmes, ont peur ou se sentent attaqués, ils sont réfractaires à ce que vous leur dites. Si vous lisez un livre qui vous donne le sentiment de vous pointer du doigt, vous le refermez aussitôt. Mais quand on se sent accueilli avec bienveillance dans une discussion, alors on peut entendre, apprendre et penser.

Avec ce livre, nous voulions parler des problèmes liés au sexisme, au patriarcat et au féminisme, d’une manière qui retranscrive l’essence même du féminisme, pas comme un concept obscur, mais qui influe sur nos vies à tous, dans ce qu’elles ont de triste, parfois violent, et aussi de richesse, d’amour, de plaisir et de sexe. En tant qu’hommes, nous ne devrions pas avoir peur du féminisme.

Ce livre, c’est aussi l’occasion de faire comprendre aux hommes que non seulement ils ont un rôle à jouer dans le féminisme, mais qu’ils ont tout à gagner dans l’égalité femmes hommes…

Trop longtemps, on a dit que tous les problèmes de garde d’enfants, de congé parental ou encore d’égalité salariale ne concernaient que les femmes. C’est faux, ce manque d’égalité a également un impact délétère sur les hommes. Les garçons apprennent à devenir des hommes grâce à d’autres hommes, ils observent la façon dont leur père, leurs frères, parlent et se comportent. Il est primordial que, en tant qu’hommes, on soutienne les droits des femmes et l’égalité entre femmes et hommes. Que l’on change la manière dont on éduque les petits garçons et qu’à la maison, on inculque ce respect, qu’il se traduise en actes. Aucune tâche domestique n’est génétiquement ancrée, prédestinée en particulier à la femme ou à l’homme. 

Il faut dire aux hommes qu’il est capital pour nos fils d’adopter ces idées. Il en va de la santé de notre société. Regardez ce qui se passe en Europe et en Amérique du Nord avec l’extrémisme : skinheads, suprémacistes blancs, extrémismes religieux ou encore les tueries de masse aux Etats-Unis. Le dénominateur commun entre tous ceux qui ont recours à la violence est clair : ce sont presque exclusivement des hommes. Cela signifie notamment que ce qui les a attirés dans cette déviance répond à une certaine idée de virilité, de ce que c’est que d’être « un homme, un vrai ». Ce n’est pas seulement mauvais pour les femmes et autodestructeur pour les hommes, cela constitue en réalité la cause même du terrorisme.

Vous parlez aussi du porno, qui touche un public considérable, jusque parmi les enfants. Faute de l’interdire, pensez-vous que le porno qui se revendique éthique et féministe peut constituer une alternative satisfaisante ?

Aujourd’hui, les adultes n’ont pas conscience de la proportion de jeunes enfants qui regardent du porno, qui est un promoteur de violence et de misogynie. Or, pour beaucoup de filles et de garçons, l’éducation à la sexualité est aujourd’hui véhiculée par la pornographie. L’impact du porno est dévastateur. La sexualité, ce sont aussi les relations aux autres, tandis que le porno met en scène une vision dégradante des êtres, une réduction de la femme au rang d’objet, de la violence, une vision faussée de ce qu’est le consentement sexuel. Tout cela est dévastateur. C’est pourquoi il faut être très vigilant face à la pornographie. Nous avons besoin d’une politique d’éducation sexuelle explicite à l’école, qui n’aborde pas seulement l’anatomie et les maladies sexuellement transmissibles, mais qui parle des relations entre hommes et femmes, de l’amour, du plaisir sexuel et du désir.

Tout est-il question d’éducation ? N’y a-t-il pas aussi une forme d’antiféminisme institutionnel sur lequel il faudrait agir ?

Si l’on veut l’égalité à la maison, si l’on veut que les femmes aient la possibilité de mener leur carrière, il faut que les hommes, partout dans le monde, accomplissent la moitié des tâches ménagères et s’occupent à parts égales des enfants. Or, beaucoup d’hommes, notamment en France, aimeraient s’impliquer davantage dans leur rôle parental, mais ne sont pas soutenus. C’est pourquoi il faut mettre en place des politiques pour favoriser l’implication des hommes dans le contrôle des naissances, puis dans leur parentalité. Il faut des politiques volontaristes qui accompagnent les pères désireux de prendre un congé parental et les mères souhaitant retourner vers l’emploi, que ce soit pris en charge financièrement par l’Etat. Au Canada, on sait qu’au sein des familles où le partage des tâches est égalitaire, les résultats sont positifs : cela améliore le quotidien des femmes, les enfants sont plus heureux, ont de meilleurs résultats à l’école, se comportent mieux. Mais c’est également positif pour les pères eux-mêmes, comme le démontrent les études réalisées sur ce sujet, ils sont plus épanouis, en meilleure santé, et font l’amour plus souvent. 

Pourtant, il y a quelques jours seulement, le président français Emmanuel Macron a tué dans l’œuf l’idée d’un congé parental des pères en expliquant que le dispositif coûterait trop cher…

C’est vrai, ce type de politique coûte beaucoup d’argent, mais au final, cela coûte bien plus cher de ne pas le faire. On sait que les hommes plus impliqués dans les tâches de la maison et auprès de leurs enfants ont moins recours à la violence : or les violences faites aux femmes et aux enfants ont un coût social et humain important, mais aussi un énorme coût financier. Le Québec a mis en place une politique de réduction drastique des coûts des modes de garde d’enfants, qui reviennent à un prix très modique, de l’ordre d’à peine quelques dollars par jour, la différence étant prise en charge par la collectivité. Cela représente un investissement pour l’administration de Québec, mais en réalité, le dispositif s’autofinance : davantage de femmes sont retournées vers l’emploi, elles ont payé des impôts sur ces revenus ainsi gagnés et ont eu les moyens de dépenser plus d’argent dans leurs commerces de proximité. C’est un cercle vertueux qui certes requiert un investissement de base conséquent, mais qui permet ensuite d’économiser beaucoup d’argent public.

Quel rôle jouez-vous au sein du Conseil à l’égalité des genres mis en place par le G7 ?

Dans le cadre de la présidence canadienne du G7, le Premier ministre Justin Trudeau a décidé de faire de l’égalité femmes hommes un thème transversal à infuser dans tous les débats. Que l’on parle de changement climatique, d’emploi ou de problèmes de sécurité, il faut aussi analyser ces sujets au regard de cet objectif d’égalité des sexes et des genres. C’est ainsi qu’a vu le jour le Conseil consultatif sur l’égalité des sexes pour la présidence du G7, coprésidé par Melinda Gates et par l’ambassadrice du Canada en France, Isabelle Hudon et qui rassemble des membres admirables, à l’instar de Malala. J’ai l’honneur d’en faire partie, d’autant que je suis le seul homme, aux côtés d’universitaires, de chercheuses, de femmes politiques, de dirigeantes d’entreprises et d’activistes, à prendre part à un moment historique, de transition.

L’Islande est devenue le premier pays à voter une loi rendant obligatoire l’égalité salariale entre hommes et femmes. Tous les pays devraient-ils faire la même chose ?

Absolument, sans l’ombre d’un doute ! Des années durant, le discours politique général a consisté à dire qu’il ne fallait pas imposer l’égalité salariale par la contrainte de la loi, que ce devait être une démarche volontaire, mais ça n’a jamais fonctionné. Les bonnes intentions ne suffisent pas. C’est pourquoi un texte de loi permet de donner la juste impulsion qui non seulement a un effet économique concret, mais permet également d’accompagner l’évolution des mentalités. Il peut tout à fait ne s’agir que d’une législation à durée limitée, qui permet d’envoyer un signal fort, d’accompagner le progrès par la loi pour instiller un changement, une évolution de la société, de sorte que le texte ne soit à terme plus nécessaire. Cela ne devrait même pas être un sujet de débat : à travail égal, femmes et hommes devraient gagner le même salaire, point final.