Une du «Point» sur Erdogan arrachée: Que sait-on sur la communauté turque qui vit actuellement en France?

DECRYPTAGE «20 Minutes» s'est penché sur la question après la polémique suscitée au Pontet et à Valence le week-en dernier, où des Unes de l'hebdomadaire «Le Point» sur Erdogan ont été arrachées...

Caroline Girardon
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Un drapeau turc (illustration).
Un drapeau turc (illustration). — Thanassis Stavrakis/AP/SIPA

Le week-end dernier, une dizaine de ressortissants turcs ont fait pression sur des vendeurs de journaux au Pontet (Vaucluse) et à Valence (Drôme) afin qu’ils retirent de leurs kiosques les affiches faisant la publicité du  dernier numéro du Point consacré à Erdogan, le président de la Turquie, qualifié de dictateur en couverture. L’affaire a fait grand bruit et donne l’occasion de nous pencher sur le visage de la communauté turque vivant en France. Voici en quatre questions ce qu’il faut savoir pour l’essentiel.

Combien de Turcs habitent aujourd’hui en France ?

Même si aucun recensement exact n’a été établi, au moins 600.000 Turcs, peut-être 650.000, vivent en France aujourd’hui. Les deux principales régions à les accueillir sont la région parisienne et l’Est de la France (Alsace et Moselle). Ils se trouvent aussi du côté de Lyon et de Limoges.

Comment se situent-ils politiquement ?

Environ 300.000 sont inscrits sur les listes électorales. « Tous ne votent pas mais en général, ils participent fortement », observe Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, et docteur en science politique et certifié d’Histoire et Géographie, spécialiste du Moyen-Orient et de la Turquie, auteur du livre «Géopolitique des mondes arabes» (édition Eyrolles). Et d’ajouter que les dernières échéances électorales « ont montré un différentiel entre les moyennes nationales en Turquie et les votes des Turcs en France, qui sont plutôt en faveur de l’AKP ».

Par exemple, lors des législatives de 2015, plus de 50 % des électeurs vivant en France, ont voté pour le parti au pouvoir contre 41 % en Turquie. Le référendum d’avril 2017 sur la réforme de la constitution (renforçant notamment les pouvoirs du président) a obtenu 51,4% de réponses favorables en Turquie tandis qu’en France, le « oui » l’a emporté avec 65 % des suffrages exprimés.

« Ceux qui vivent et votent à l’étranger sont souvent assez légitimistes. Ce n’est pas mécanique ni même systématique mais ils ont plutôt tendance à voter pour le parti au pouvoir », explique Didier Billion, qui avance néanmoins une autre raison. « Le parti au pouvoir utilise assez massivement les moyens de l’Etat pour faire de la propagande en sa faveur. Il s’appuie notamment sur le réseau des mosquées. Les imams turcs, qui viennent en France, sont nommés par le pouvoir [la Direction des affaires religieuses qui dépend du Premier ministre]. La plupart d’entre eux d’ailleurs ne parle pas la langue. Lorsqu’ils s’adressent à la communauté, ils font prononcent des sermons en faveur du pouvoir. Comme il y a un retour de la pratique religieuse, ces prêches ont évidemment une importance ».

Pourquoi Erdogan a de nombreux soutiens en France ?

« Il ne faut pas oublier une chose : le pouvoir, que l’on peut critiquer sur beaucoup d’aspects comme les droits démocratiques, s’est paré jusque-là de bons résultats économiques », répond Didier Billion. Ce qui a permis à la Turquie de fortement progresser depuis une quinzaine d’années. « Les Turcs qui vivent en France, restent très attachés à leur mère patrie. Ils sont très liés à ces bons résultats. Cela explique qu’une forte propension d’entre eux vote pour Erdogan ou son parti », complète-t-il.

Quid des mesures répressives ou des pressions quotidiennes exercées sur la population ? Les expatriés, retournant régulièrement au pays ou continuant d’avoir contact avec leur famille, ne peuvent l’ignorer. « Ils sont au courant mais ils ne le vivent pas dans leur chair. Le nationalisme reste une valeur assez bien partagée chez les Turcs. Même à l’étranger, on se réfère souvent à la Mère Patrie. Ils ont le regard beaucoup moins critique à l’égard de ce qui se passe là-bas », argumente Didier Billion.

Les Turcs vivant en France sont-ils réellement influents ?

Le week-end dernier, une poignée de pro-Erdogan s’en est pris à deux gérants de kiosques à Valence et au Pontet. S’il n’était guère nombreux, ils ont néanmoins obligé les propriétaires à retirer les affiches vantant la sortie du dernier numéro du Point. Une forme de censure qui a rapidement suscité la polémique, et Emmanuel Macron a tweeté son soutien à l'hebdomadaire.


Jusque-là, les organisations turques « n’étaient pas politiquement organisées » et « s’occupaient assez peu de la vie politique française », note le chercheur. Il a fallu que la France reconnaisse officiellement le génocide arménien, perpétré par les Turcs en 1915, pour que les voix commencent à s’élever.

« Depuis la manifestation devant le Sénat (en 2012), il y a une volonté, même minoritaire, de peser sur la situation politique française », estime Didier Billion. Et d’ajouter : « Un jour Erdogan avait dit aux ressortissants vivant en Allemagne de ne pas s’assimiler au pays dans lequel ils vivaient et de rester turcs. Evidement, cela agit sur la conscience collective. Il y a une volonté du pouvoir d’instrumentaliser la communauté turque (expatriée) mais pour l’instant, les résultats ne sont pas avérés. L’AKP a l’oreille et la confiance de Turcs en France mais ils ne sont pas capables de peser sur vie politique française », conclut le chercheur.