«Marée populaire»: échec ou début d'une convergence des luttes?

SOCIAL Une soixantaine de syndicats, associations et partis politiques organisaient samedi une grande mobilisation contre les réformes de Macron...

Oihana Gabriel

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Manifestation contre la politique de Macron à Grenoble le samedi 26 mai 2018, à l'occasion de la "marée populaire" lancée par une soixantaine d'associations, de partis politiques et de syndicats.
Manifestation contre la politique de Macron à Grenoble le samedi 26 mai 2018, à l'occasion de la "marée populaire" lancée par une soixantaine d'associations, de partis politiques et de syndicats. — SIPA
  • C'est une union de la gauche inédite qui a eu lieu samedi, avec une soixantaine de partis politiques, associations et syndicats dont la CGT qui appelait à marcher contre la politique d'Emmanuel Macron.
  • Mais la mobilisation ne semble pas avoir été si importante, en tout cas à Paris, où environ 30.000 personnes ont défilé, moins que le 6 mai pour la «Fête à Macron».
  • Deux chercheurs en sciences politiques analysent les enjeux de cette mobilisation nouvelle et son relatif échec.

Ce devait être une mobilisation « historique », une « super fête à Macron ». En effet 60 syndicats, associations et partis politiques avaient lancé un appel inédit pour dire stop à la politique de Macron. Mais la « marée populaire » de samedi n’a pas rencontré le succès prédit. Les 190 rassemblements ont rassemblé 93.315 manifestants à travers le pays, selon le ministère de l’Intérieur, entre 250.000 et 280.000 personnes selon les organisateurs. A Paris, 31.700 personnes ont défilé, selon le cabinet Occurrence pour un collectif de médias. Moins que la « fête à Macron » à l’appel du député Insoumis François Ruffin (38.900). Au point que le Premier ministre a ironisé dimanche dans le JDD : « C’était un petit coefficient de marée». Au-delà des batailles de chiffres et des communications aux antipodes entre gouvernement qui minimise et Insoumis ravis, la convergence des luttes, tant espérée par la France insoumise, ne serait-elle qu’une illusion ?

Un appel unitaire rare

«On voit que le niveau de mobilisation est inférieure à celui que Mélenchon souhaiterait, mais on ne peut pas dire que le pari est complètement raté», répond Bruno Cautrès,  chercheur au Cevipof et enseignant à Sciences Po. Cette « marée populaire » marque un tournant. Pour deux raisons : la contestation sociale, jusqu’à présent circonscrite à des mouvements catégoriels réunissait cette fois cheminots, fonctionnaires, professionnels de santé et retraités.

Mais surtout, au niveau politique, puisque 60 syndicats, associations et partis politiques ont lancé un appel unitaire extrêmement rare. «Une myriade d’organisations politiques de gauche en dehors du PS est en train d’inventer quelque chose ensemble seulement un an après l'élection de Macron, reprend Bruno Cautrès. Feu de paille ou début d'une unité? Impossible de le dire. Mais on sent que de petites passerelles émergent entre Benoît Hamon et les Verts pour les élections européennes par exemple.» 

Convergence entre combat politique et syndical?

Parmi les organisateurs, un invité remarqué: la CGT. Le syndicat n’avait pas défilé aux côtés de partis politiques depuis vingt ans. Plus précisément depuis 1996 date à laquelle la CGT se désolidarisait du Parti communiste (PCF).

Signe que les temps changent? « Dans l’esprit des organisateurs, oui ils ont souhaité un changement de stratégie, mais dans le déroulement et les conséquences de ce mouvement, je ne pense pas, avance Rémi Bourguignon, enseignant-chercheur à l’IAE de Paris 1 et au Cevipof  sur les mouvements sociaux. Il y a déjà eu des tentatives de rapprochement entre mouvements syndicaux, associatifs et partis politiques, mais ce fut un échec patent. Jusqu’ici la frontière est restée étanche entre syndicat et politique. Mais les nouveaux leaders de la CGT ont pris un virage. La convergence des luttes dans le mouvement social n’a pas fonctionné, alors ils misent sur la convergence entre combat politique et syndical. »

Une nouvelle stratégie qui n’est pas du goût de tous…. « Cette orientation ne fait pas consensus au sein de la CGT, analyse Rémi Bourguignon. Beaucoup de militants de la CGT ne veulent pas revenir sur un mouvement syndical à la remorque du politique. D’ailleurs, on sent bien que le syndicat n’a pas mobilisé ses troupes puisque la CGT seule mobilise plus qu’à l’appel unitaire politique et associatif ! »

La question sécuritaire

Même Benoît Hamon  a reconnu que la mobilisation n’avait pas été à la hauteur des espoirs. Le fondateur du mouvement Générations a assuré sur BFMTV samedi soir qu’il faudrait « sans doute qu’on cherche à diversifier les formes d’action » après une journée de mobilisation avec « un peu moins » de manifestants que pour « la fête à Macron ». Cela montre aussi, à ses yeux, qu'« on peut protester sans pour autant marcher, être en colère sans pour autant se retrouver avec une pancarte » et que « si on pense qu’il peut y avoir de la violence très forte, vous ne sortez pas les poussettes et les enfants ».

C'est un des explications de la faible mobilisation : certains ont pu redouter d’aller marcher sous le soleil cuisant avec enfants, en pensant en plusaux violences qui ont émaillé les dernières manifestations. « La crainte des violences a pu jouer en partie, renchérit Rémi Bourguignon. Les débordements nuisent à la mobilisation sociale, c’est d’ailleurs pour ça que les syndicats ont toujours pris soin d’assurer la sécurité dans les cortèges. »

Trop de manifestations tuent la mobilisation

Autre hypothèse pour justifier des cortèges peu fournis : les appels à la mobilisation à répétition en ce mois de mai. Après le traditionnel défilé du 1er mai, François Ruffin avait invité les militants à faire la « Fête à Macron » le 6 mai, les neuf syndicats de fonctionnaires ont lancé un appel à la grève le 22 mai... « Quand il y a une densité importante de mobilisations, soit ça prend de plus en plus d’ampleur, soit on épuise les forces militantes, reprend Rémi Bourguignon. Les gens sont prêts à se mobiliser, mais pas toutes les semaines ! Dans ce cas, on n’arrive à séduire que la base très militante. »

Mais pour Bruno Cautrès, cette multitude de cortèges prouve justement que la grogne s'exprime: «En un mois ça fait beaucoup d’initiatives, donc on ne pas pas dire que ces mobilisations ne représentent rien».

Mots d’ordre trop généraux

Le problème principal de cette « marée d’anti-Macron », c’est que « les mots d’ordre trop généraux nuisent à la mobilisation, assure Rémi Bourguignon. Les syndicats pensaient additionner les mécontentements, mais en fait il ne permet pas de convergence des luttes. Les syndicats ont une vision idéologique, quand les Français ont un regard plus pragmatique. Ils descendent dans la rue quand ils sentent que le mouvement peut leur apporter quelque chose. »

Au-delà des manifestants, la question du pourquoi se mobiliser est fondamentale. « Si pour ces anti-Macron, le débat c’est pour ou contre la réforme, le mouvement social va perdre, avance le chercheur. Les Français ont voté pour un programme de réforme.»

Le leadership problématique de Mélenchon

Pour ce spécialiste des mouvements sociaux, cet appel inédit a eu du mal à séduire pour une question d’image. « Les médias ont présenté cette "marée populaire" comme la manifestation de Mélenchon. Beaucoup craignent la récupération politique et ne se reconnaissent pas dans cet homme politique. Il apparaît pour la gauche de la gauche comme un opportuniste compte tenu de son passé socialiste. Sa volonté de prendre le leadership peut être un frein pour ces mouvements sociaux. »

Mais pourquoi l’appel à la manifestation de François Ruffin, également député de la France Insoumise, avait davantage séduit le 6 mai ? « Ruffin apparaît plus compatible avec la CGT et ces mouvements horizontaux, il avait d'ailleurs tenté de rapprocher Nuit Debout de la CGT. »

Pour Bruno Cautrès, si ces mobilisations se transforment en prémisses d'une union de la gauche hors PS, la question du leadership est évidente. «Si Mélenchon veut s’installer dans la perspective de la présidentelle de 2022, il doit tisser une histoire et mettre bout à bout ces luttes catégorielles, ces déceptions pour les familles plurielles de la gauche, comme l’a fait François Mitterrand en 1981. Mélenchon ou un autre plus jeune et aussi charismatique.»

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