Plan banlieues: «L’emploi des jeunes, ça ne doit pas être l’affaire de 120 entreprises, mais de toutes les entreprises»

INTERVIEW Alain d’Iribarn, sociologue du travail et directeur de recherche au CNRS, a répondu à nos questions après l’annonce des mesures prévues dans le cadre du plan banlieue…

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Emmanuel Macron lors de la présentation du plan banlieue, à Paris, le 22 mai 2018.
Emmanuel Macron lors de la présentation du plan banlieue, à Paris, le 22 mai 2018. — LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
  • Devant 600 habitants et associations de banlieue, Emmanuel Macron a dévoilé, ce mardi, une batterie de mesures dans le cadre de son « plan banlieue »,  divisé en quatre axes : la sécurité, l’éducation, l’emploi et la lutte contre la radicalisation.
  • Le président a annoncé que 30.000 stages de 3e allaient être proposés aux jeunes des quartiers en difficulté, 15.000 par les entreprises et 15.000 par l'Etat.
  • Le chef d’Etat a appelé les 120 plus grosses entreprises françaises à prendre « leur part » dans la lutte contre le chômage des jeunes de banlieues, ajoutant que ces entreprises allaient être soumises à des tests anti-discrimination d’ici trois ans.

« Je veux que vous preniez votre part. » Voilà ce qu’a demandé Emmanuel Macron, ce mardi, aux grandes entreprises françaises sur la lutte contre le chômage des jeunes de banlieues. Le président de la République a présenté, devant un parterre de 600 habitants et associations de banlieue, les mesures qui vont être mises en place dans les quartiers populaires dans le cadre de son plan banlieue

En matière d’éducation, Emmanuel Macron a d’abord annoncé la mise en place, d’ici septembre, d’une bourse de stage. Près de 30.000 stages de 3e seront proposés par les entreprises et par l’Etat aux jeunes des quartiers en difficultés​. Le chef de l’Etat s’est dit favorable à une généralisation du « testing » (tests anonymes) pour lutter contre les discriminations à l’embauche. Il a ensuite appelé les grandes entreprises françaises à prendre part à  la lutte contre le chômage des jeunes de banlieues et les discriminations à l’emploi. Alain d’Iribarn, sociologue du travail et directeur de recherche au CNRS, a répondu aux questions de 20 Minutes sur les mesures concernant l’insertion et l’embauche des jeunes de banlieues.

Pourquoi la discrimination à l’emploi touche-t-elle autant les jeunes de banlieues ?

La discrimination à l’emploi concerne tous les jeunes, peu importe le milieu. Mais elle touche encore plus les jeunes de banlieues. Les entreprises demandent des compétences de plus en plus élevées. On vit dans une société où on demande à tout le monde des compétences sociales et comportementales, c’est-à-dire une manière de se présenter aux autres. Ce sont des filtres, des compétences qui sont très liées à l’éducation.

Les entreprises veulent des salariés dotés d’une grande fiabilité. Or, si on regarde la socialisation à l’école, et particulièrement dans les établissements difficiles, il y a peu de formation à la rigueur, au respect des règles. Ce n’est donc pas seulement la faute des entreprises. Les établissements scolaires ne suivent pas forcément la même rigueur qui est attendue par la suite dans le monde du travail, ne serait-ce que par l’usage convenable de la langue française.

Que faudrait-il faire pour améliorer l’insertion des jeunes des quartiers populaires ?

Aujourd’hui, il est plus facile d’acquérir des compétences techniques que sociales, et c’est ce qui pose problème. La formation doit être focalisée sur l’acquisition de normes sociales, c’est essentiel. Et quand ce n’est pas le cas, c’est un élément contre lequel viennent se heurter les jeunes de banlieues. Certains d'entre eux n’ont pas le comportement dit « adéquat » que recherchent les entreprises.

Ce n’est pas une question de connaissance technique. On voit bien qu’en dehors de l’école, ce sont les normes sociales qui dominent. Par exemple, dans les établissements difficiles, les problèmes majeurs sont des problèmes de comportement. Ce qui fait peur, c’est l’absence de fiabilité au travail par manque d’intégration des normes sociales du travail. Et c’est valable quel que soit le niveau professionnel ou le niveau d’éducation.

Emmanuel Macron appelle les grandes entreprises à prendre leurs responsabilités, est-ce que c’est la bonne solution ?

C’est une bonne chose de vouloir « responsabiliser » les 120 plus grandes entreprises, mais cette mesure devrait aussi être valable pour n’importe quel type de formation, d’apprentissage ou de cursus scolaire. L’insertion et l’emploi des jeunes, ça ne doit pas être l’affaire de 120 entreprises, mais de toutes les entreprises. Le chômage de ces jeunes de banlieues est beaucoup plus élevé que pour les autres. Mais zoomer sur les banlieues, c’est s’occuper seulement d’un sous-problème du problème global. Il n’y a pas que les jeunes de banlieues qui sortent de l’appareil éducatif français, loin de là.

Les entreprises devraient créer un système qui formerait les jeunes techniquement, professionnellement mais surtout socialement. On doit créer une formation aux normes sociales du travail. Ce serait vraiment révolutionnaire, mais ça suppose d’accepter que ce soit ça le problème majeur. Les normes comportementales - comme la fiabilité, le respect des horaires ou des délais, le comportement avec des clients ou des collègues et l’usage correct de la langue française – doivent être acceptées par la société, mais surtout considérées comme normales par les jeunes. Si les jeunes n’ont pas intégré ces normes, ils ne peuvent pas être acceptés correctement dans le monde du travail.

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