Migrants à Paris: Un bras de fer et une situation un peu plus chaotique chaque jour

REPORTAGE La Mairie de Paris et le ministère de l’Intérieur ne parviennent pas à s’accorder sur la manière de gérer la crise migratoire dans la capitale…

Caroline Politi

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Sur le camp du Millénaire
Sur le camp du Millénaire — Caroline Politi/20 Minutes
  • Environ 2 400 migrants vivent dans des camps de fortune à Paris.
  • La Mairie de Paris réclame une mise à l’abri tandis que le ministère de l’Intérieur souhaite une évacuation.
  • Les associations ont lancé une pétition pour une mise à l’abri d’urgence.

Au dernier moment, Sirak, 24 ans, s’est ravisé. « S’il vous plaît, ne publiez pas la photo dans le journal. Si un jour ma famille tombe dessus… » A ses proches restés en Érythrée, cet ancien pêcheur a assuré qu’il avait trouvé un appartement à Paris. Il leur a même dit qu’on voyait la tour Eiffel depuis sa fenêtre. « Ça les fait rêver », confie-t-il dans un anglais hésitant. Comment leur dire, surtout, que depuis son arrivée dans la capitale il y a un mois, il vit dans une petite tente brinquebalante qu’il partage avec un ami sur les bords du canal de Saint-Denis, près de la porte d’Aubervilliers ? « Aujourd’hui, ça va, il fait plutôt beau, mais quand il pleut toutes nos affaires sont mouillées », précise son « colocataire ».

Sirak est arrivé en Europe il y a deux ans pour fuir le conflit qui ravage son pays. Un mois de marche, plusieurs semaines d’attente, une tentative ratée de traversée en bateau lui auront été nécessaire pour rallier l’Italie. Il y est resté un an et demi, dans des campements « horribles » avant de reprendre la route. « Là-bas, il n’y a pas d’espoir, personne ne fait rien pour nous, on n’existe pas. » Après un passage express en Allemagne, le jeune Erythréen a finalement décidé de rejoindre des amis à Paris. « Evidemment, c’est pas comme ça que j’imaginais l’Europe, mais ici, ça va, au moins c’est un peu propre, des associations nous aident pour les papiers, la nourriture. »

« Personne ne nous considère comme des êtres humains »

La Mairie a installé de sanisettes, des points d’eau et, ce vendredi matin, comme trois fois par semaine, des équipes de nettoyage sont envoyées sur le campement du Millénaire, du nom du centre commercial attenant. Près de deux tonnes de déchets sont collectées hebdomadairement. Sur ce camp qui grossit à vue d’œil, s’entassent environ 1 600 personnes, principalement des Erythréens et des Soudanais.

La capitale compte deux autres « points de fixation » : l’un sur le canal Saint-Martin où vivent principalement des Afghans et le dernier sous le pont autoroutier de la Chapelle. Au total, selon le dernier décompte de l’association France terre d’asile, 2 400 migrants ont trouvé refuge dans ces camps de fortune parisiens. « On est dans une situation d’urgence humanitaire absolue, déplore son président Pierre Henry. Les conditions dans lesquelles ils vivent sont inacceptables. On bondit quand Trump compare les migrants à des animaux mais, nous, on les traite ainsi. »

Sur le camp du Millénaire
Sur le camp du Millénaire - Caroline Politi/20 Minutes

Si Sirak semble de ceux qui en ont vu trop pour s’indigner, attendant simplement d’obtenir l’asile pour « commencer sa vie », Hamid, qui vit de l’autre côté du camp du Millénaire, ne cache pas son désespoir. Il dit avoir 19 ans, mais, avec son visage buriné par le soleil, on lui donne facilement dix ans de plus. Lui est arrivé en France il y a six mois, a fait deux allers-retours entre Nice et Paris, a connu le camp de la Chapelle. « Personne ne nous considère comme des êtres humains. Les humains ne vivent pas comme ça », lâche-t-il en regardant deux gamins d’à peine 4 ou 5 ans jouer entre les tentes. Il y a quelques femmes aussi sur le camp du Millénaire, même si elles sont, tout comme les mineurs, prioritaires pour les centres d’hébergement. « Certaines refusent d’y aller parce qu’elles veulent être avec leur compagnon. Quand elles ont les papiers de mariage, cela ne pose pas de problème, mais lorsqu’on n’a aucune preuve, ils ne peuvent pas venir », justifie un agent de la Mairie présent ce matin-là.

« Les rixes sont de plus en plus fréquentes »

Jeudi dernier, une trentaine d’associations ont lancé une pétition pour « demander une opération de mise à l’abri humanitaire d’urgence garantissant un hébergement digne dans la durée avec accompagnement social et sanitaire ». Elles décrivent un « climat d’extrême précarité » à l’origine de tensions. Dimanche 13 mai, un Soudanais a été transporté en état d’urgence absolue après une bagarre. « Les rixes sont de plus en plus fréquentes, chaque centimètre carré est l’objet de convoitise », précise Pierre Henry. Aux tensions, s’ajoutent les accidents. La semaine d’avant, deux migrants se sont noyés dans la Seine. « La sécurité et la santé des personnes vivant sur les camps, mais aussi des acteurs associatifs et des riverains ne sont plus assurées », insiste les auteurs de la pétition.

Par cet appel, qui a déjà réuni 13 000 signatures, les associations tentent surtout de sortir de l’inextricable bras de fer qui oppose la Mairie de Paris au ministère de l’Intérieur depuis près de dix semaines. Le 27 mars, dans une lettre au locataire de la Place Beauvau, Anne Hidalgo met en garde Gérard Collomb sur une situation « intenable et inacceptable sur le plan humanitaire ». Dans sa réponse en date du 9 mars, le ministre renvoie la balle à la maire de Paris en l’invitant à « entamer les procédures judiciaires » pour permettre à l’Etat de mener à bien l’évacuation.

« Dès lors que la maire demandera l’évacuation, elle peut être assurée de l’engagement total des services de l’Etat en vue d’assurer un accueil digne à chacun en respectant les droits », assure-t-on au cabinet du ministre. Or, la Mairie de Paris ne souhaite pas une évacuation, mais une mise à l’abri qui ne nécessite pas de procédure en justice. « Une évacuation n’a aucun sens, trois jours après on sera confronté aux mêmes difficultés. Il faut une vraie prise en charge, un hébergement », répond Dominique Versini, l’adjointe aux solidarités d’Anne Hidalgo, en charge du dossier.

Différence d’approches

D’un côté comme de l’autre, on se renvoie la balle en matière de responsabilité. La question des migrants est une compétence régalienne, argue-t-on à la Mairie de Paris, elle incombe donc à l’Intérieur. L’ordre public et la salubrité dépendent de la Mairie, rétorque-t-on. Pourtant, de 2015 jusqu’à l’été 2017, plus d’une trentaine de mises à l’abri ont eu lieu sans que cela n’engendre de telles tensions. La majorité a eu lieu sous le précédent gouvernement, mais deux opérations d’envergure ont été menées en août 2017.

Alors pourquoi, cette fois-ci, ça bloque ? Là encore, les réponses sont aux antipodes. Au ministère de l’Intérieur, on assure qu’une nouvelle mise à l’abri est impossible car de nombreux migrants refusent les solutions d’hébergement proposées. Faux, rétorque-t-on du côté de la Mairie qui pointe un durcissement de la politique gouvernemental en matière d’immigration. « Cette tension entraîne un dramatique immobilisme », déplore le président de France terre d'asile. Et d’implorer dans « l’intérêt de tous » que les « deux parties s’installent autour d’une table et trouvent des solutions ».