Quand le travail devient une bonne raison de boire

ADDICTION Une étude, présentée ce jeudi, révèle que toutes les catégories socioprofessionnelles sont concernées par une consommation à risque d’alcool…

Manon Aublanc

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Cinq millions de Français ont une consommation d'alcool à risque et deux millions sont dans une dépendance vis-à-vis de l'alcool, selon une étude révélée jeudi 17 mai 2017.
Cinq millions de Français ont une consommation d'alcool à risque et deux millions sont dans une dépendance vis-à-vis de l'alcool, selon une étude révélée jeudi 17 mai 2017. — FRED DUFOUR / AFP
  • Une enquête, dévoilée ce jeudi à l’occasion de la troisième Journée nationale de prévention des conduites addictives au travail, révèle que toutes les catégories socioprofessionnelles et tous les secteurs d’activité sont concernés par une consommation à risque d’alcool.
  • Ces résultats sont tirés de la « cohorte Constances », vaste enquête de santé publique française lancée en 2013 et qui suit 200 000 volontaires.
  • L’exploitation des données sur ce sujet a été financée par la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).

Un pot de départ dans les locaux, une bière entre collègues en fin de journée, un verre de rouge dans un repas d’affaires… Au travail, toutes les occasions sont bonnes pour s’offrir un petit verre d’alcool et la consommation dépasse parfois la limite du raisonnable. « Contrairement aux idées reçues, tout le monde est touché, et pas seulement les ouvriers dans l’industrie, pour le dire de manière un peu triviale », explique Guillaume Airagnes, psychiatre addictologue à l’hôpital Georges-Pompidou à Paris et doctorant à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à l’AFP.

Cadres, ouvriers, fonctionnaires… Toutes les catégories socioprofessionnelles présentent des taux élevés de consommation à risque d’alcool, selon les résultats d’une étude présentée ce jeudi à l’occasion de la troisième Journée nationale de prévention des conduites addictives au travail. Selon les chiffres révélés, cinq millions de Français ont une consommation à risque et deux millions sont dans une dépendance vis-à-vis de l’alcool.

Toutes les catégories professionnelles concernées

Certaines catégories sont davantage concernées. Les milieux de l’éducation, des services à la personne et du commerce, dont les travailleurs ont en commun d’être « exposés quotidiennement au public dans le cadre de leur travail », sont particulièrement touchés, explique Guillaume Airagnes qui ajoute que les personnes confrontées « à ce type de risque psychosocial qu’est l’exposition stressante au public ont davantage de risque d’avoir des consommations d’alcool » plus élevées.

« Il est clair que la pression au travail joue clairement sur la consommation d’alcool des individus. Peu importe la catégorie socioprofessionnelle, il y a toujours le même point unificateur qui est la pression sur le lieu de travail », explique Bernard Jégou, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et directeur de la recherche à l’Ecole des hautes études en santé publique​ (EHESP), joint par 20 Minutes. « Que ce soit l’alcool, ou d’autres substances comme la cocaïne, ces produits agissent comme des psychostimulants dans des conditions de travail extrêmes. La consommation dépend de l’individu mais aussi de ses conditions de travail » ajoute-t-il.

« Binge drinking » pour les hommes, consommation hebdomadaire pour les femmes

Selon les chiffres, près de 23 % des hommes travaillant dans des professions intermédiaires (enseignants, infirmiers, techniciens…) et 8,6 % des femmes sont concernés par une consommation d'alcool à risque, c’est-à-dire dangereuse pour la santé physique ou psychique : « L’alcool est responsable de l’aggravation de certaines prédispositions (tension artérielle, infarctus, etc.) chez certaines personnes », s’alarme Bernard Jégou. Chez les femmes, 11,7 % des cadres présentent une consommation d'alcool  à risque alors qu’elles sont moins nombreuses (8,6 %) chez les ouvrières et les artisans.

Et la consommation d’alcool ne se fait pas de la même manière chez les hommes et chez les femmes. Chez ces dernières, on note une augmentation de la consommation hebdomadaire régulière, tandis que chez les hommes, ça se traduit plutôt par une tendance au « binge drinking » (c’est-à-dire une forte consommation sur une très courte durée). Pour Bernard Jégou, il y a deux « éléments déclencheurs » de cette consommation à risque d’alcool : « D’abord, le caractère individuel de l’addiction à l’alcool, lié à la sensibilité personnelle ou au stress hors du travail et au travail. Et puis il y a aussi le côté collectif de l’environnement qui joue. »

Une surconsommation d’alcool multiplie le risque de perdre son emploi

Dans les résultats de l’étude menée auprès de 200 000 Français, les problèmes d’addiction à l’alcool sont 2,5 fois plus nombreux chez les chômeurs. Mais, l’addiction peut apparaître bien avant la perte d’un emploi. Un usage dangereux d’alcool multiplie par 1,7 fois le risque de perdre son emploi « même pour des gens qui sont en CDI », et qui ne présentent pas de signes visibles de dépendance, comme « quelqu’un qui arriverait ivre ou tremblotant au travail », avertit Guillaume Airagnes auprès de l’AFP.

Erreur, manque de concentration, difficulté à tenir un délai… Pour Bernard Jégou, la surconsommation d’alcool a évidemment des conséquences sur la vie professionnelle d’un individu : « Une consommation excessive d’alcool d’un individu impacte toujours tôt ou tard les objectifs de travail individuels et collectifs. Si vous avez un salarié qui consomme trop d’alcool, cette personne peut se mettre en danger professionnellement, être perturbée dans l’accomplissement de son travail et donc être stigmatisé par le collectif », prévient le directeur de la recherche à l’Ecole des hautes études en santé publique. Pour les personnes souffrant d’une addiction à l’alcool, le risque de perdre son travail dans l’année est « quasiment triplé », souligne l’étude.

Pour Bernard Jégou, « la prévention doit être adaptée en fonction de chaque catégorie socioprofessionnelle, j’en suis convaincu ». Le bien-être au travail doit être « une valeur centrale » pour éviter la consommation à risque d’alcool.

>> Vous estimez que l’on boit trop sur votre lieu de travail ? Vous avez vous-même une consommation d’alcool que vous jugez trop élevée, à cause de votre travail ? Racontez-nous dans les commentaires ci-dessous ou bien en écrivant à contribution@20minutes.fr

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