Figures du féminisme: Julie-Victoire Daubié, la première femme bachelière et fière de l'être

SERIE (4/4) Le bac est longtemps resté l'apanage des hommes, avant que cette femme ne lutte pour obtenir le droit de passer cet examen...

Delphine Bancaud

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Julie-Victoire Daubié en 1861.
Julie-Victoire Daubié en 1861. — Bibliothèque Marguerite Durand, Paris
  • 20 Minutes vous fait découvrir, avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, quelques portraits de figures féministes.
  • Aujourd’hui, hommage à Julie-Vctoire Daubié qui fut la première à décrocher le bac en 1861, car elle ne voulait pas que le droit d’étudier soit un privilège exclusivement masculin.
  • Elle étudia d’ailleurs toute sa vie et elle préparait même un doctorat lorsqu’elle mourut.

20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série de portraits de figures féministes souvent oubliées. Aujourd’hui, focus sur la première bachelière.

Les candidates qui passeront le bac en 2018 n’en ont pas conscience. Mais le fait de pouvoir présenter cet examen pour une femme n’a pas coulé de sources. C’est le résultat d’une conquête, menée par l’une de nos ancêtres : Julie-Victoire Daubié. Elle fut la première femme à obtenir le précieux sésame en 1861 alors que la première édition du bac a eu lieu en… 1809.

Car, avant cette date, le bac était réservé aux hommes. Et ce pour plusieurs raisons, comme l’explique l’historien de l’éducation Youenn Michel : « Tout d’abord, parce que les femmes ne demandaient pas à passer cet examen, car elles n’exerçaient pas de métier. Or, le bac n’était pas jugé intéressant si on n’avait pas vocation à travailler. Par ailleurs, à cette époque, il était l’apanage d’un public très socialement privilégié qui aspirait à faire des études de droit, de médecine, de lettres… », décrypte-t-il. Une autre donnée est à prendre en compte pour expliquer cette situation : « En 1860, il n’existait pas de lycée de jeunes filles. Il a fallu attendre Jules Ferry, pour que ces lycées destinés aux jeunes filles soient créés en 1880 », poursuit Youenn Michel.

« Elle a été reçue avec distinction et elle s’est montrée bonne latiniste »

Mais Julie-Victoire Daubié n’a pas attendu que le système scolaire évolue pour forcer les portes. Comme le relate Le Petit Parisien en 1879, cette préceptrice vosgienne était animée d’une forte motivation. Elle était « acquise à la cause de l’émancipation des femmes », indique le journal. Elle pensait « que le meilleur moyen de prouver l’égalité des sexes, c’était de la rendre palpable, évidente », souligne le quotidien. « Il faut aussi se souvenir que le milieu du XIXe siècle était marqué par les grandes découvertes scientifiques. Cela a stimulé une partie de la population qui aspirait au savoir », note Youenn Michel.

Julie-Victoire Daubié demande donc à être inscrite à l’examen à la faculté des lettres de Paris. On refuse. Les enseignants sont stupéfaits : « Jamais semblable chose ne s’était vue », constate Le Petit Parisien. Obstinée, la jeune femme va taper à la porte du recteur de Lyon. Elle finit par obtenir le feu vert pour passer l’examen. Qu’elle réussit avec brio. Selon un article du Siècle publié en août 1861, « elle a été reçue avec distinction et elle s’est montrée bonne latiniste, soit dans les compositions, soit dans les explications ». Il faut dire qu’elle s’était préparée en secret pendant deux ans, apprend-on dans un article du Temps datant de 1861. Un événement peu relayé par les médias de l’époque comme le soulignait Le Temps en 1861 : « Comment une démarche inusitée à ce point a-t-elle pu échapper aux cent yeux des nouvellistes ? » s’interroge ainsi le journal.

« Elle préparait son doctorat lorsque la mort l’enleva brusquement »

Mais sa lutte n’est pas pour autant finie car on refuse de lui délivrer le diplôme sur papier. Elle sollicite alors un de ses soutiens, François Barthélemy Arlès-Dufour, homme d’affaires et humaniste qui intervient auprès de l’impératrice Eugénie en personne. « Dans l’histoire, beaucoup de femmes à l’origine d’avancées ont ainsi été soutenues par des hommes brillants, militants de la cause féminine ayant un carnet d’adresses bien fourni », commente Youenn Michel. Julie-Victoire Daubié ne s’arrête pas là et décroche une licence ès lettres.

Dans un article du Petit Marseillais paru en 1921, on apprend qu'« elle a vécu du professorat en continuant ses études » et qu’elle a même enseigné en Allemagne. Elle a su aussi se tisser un réseau passionnant : « Elle fut en relations d’épistoles et d’amitié avec Victor Hugo, Jules Simon, le grand Carnot (…) et également avec la peintresse Rosa Bonheur », précise le journal. Mais sa soif d’études sera stoppée par la mort, comme le raconte l’article publié dans Le Petit Parisien : « Elle préparait son doctorat lorsque la mort l’enleva brusquement en 1874. »

Plusieurs écoles portent son nom

Et si Julie-Victoire Daubié a ouvert une brèche, on peut s’étonner que peu de ses contemporaines aient décidé de lui emboîter le pas. Car, selon le ministère de l’Education nationale, entre 1861 et 1873, seulement quinze bachelières ont été dénombrées. « Elle a été pionnière, mais le fait qu’elle ouvre la voie ne signifie pas que ses contemporaines aient eu envie de l’emprunter. L’évolution a été lente et le vrai tournant concernant l’égalité hommes-femmes dans l’éducation a eu lieu en 1924, quand les programmes scolaires ont été les mêmes pour les filles et les garçons avec le décret de Léon Bérard », souligne Youenn Michel.

En 1933, L’Echo d’Alger déplorait d’ailleurs que Julie-Victoire Daubié ne soit pas plus connue : « Les dames qui sont aujourd’hui bachelières par milliers et à qui sont ouvertes  toutes les carrières ignorent généralement le nom de cette devancière qui fut une vaillante et un esprit des plus distingués. » Une réflexion encore vraie aujourd’hui, même si Julie-Victoire Daubié a donné son nom à plusieurs écoles, à une rue de Paris et à un salon au ministère de l’Education nationale… Elle repose dans le cimetière de Fontenoy-le-Château, où une fresque sur un mur lui est dédiée.