Figures du féminisme: Révoltée, suffragette, sens du happening... Qui était Hubertine Auclert?

SERIE (2/4) Hubertine Auclert a inventé le terme de féminisme, mais bien au-delà a théorisé nombre de combats pour le vote, l'éligibilité et contre l'inégalité au sein du foyer...

Oihana Gabriel

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Photo d'Hubertine Auclert, suffragette française et pionnière du féminisme.
Photo d'Hubertine Auclert, suffragette française et pionnière du féminisme. — Agence Rol
  • 20 Minutes vous fait découvrir, avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, quelques portraits de figures féministes. 
  • Souvent moquées par la presse de leur époque et oubliées dans le roman national, ces militantes engagées avaient pourtant un longueur d'avance. 
  • Rencontrez Hubertine Auclert, suffragette française, femme engagée sur tous les plans et aux méthodes de communications inventives.

Cet été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série de portraits de figures féministes souvent oubliées. Aujourd’hui, rencontrez la suffragette Hubertine Auclert…

Le Vote des femmes. C’est l’un des ouvrages d’Hubertine Auclert (1848-1914). Si cette grande militante féministe est surtout connue pour sa lutte pour le droit de vote des femmes, au point qu’on l’a souvent surnommée la « suffragette française », son héritage va bien au-delà.

Révolte dans une famille bourgeoise

Hubertine Auclert naît au lendemain de la révolution de 1848 et de l’avènement de la Seconde République, dans une famille aisée « où elle aura des exemples de révolte à l’autorité établie », précise Edith Taïeb, enseignante à The American University of Paris et auteure d’une thèse sur Hubertine Auclert. « Son père, fervent républicain, maire sous la Seconde République, a refusé de servir l’Empire. Quant à sa mère, bravant les préjugés de son époque, elle aidait les filles-mères à trouver du travail. »

Portrait d'Hubertine Auclert, féministe du début du XXe siècle
Portrait d'Hubertine Auclert, féministe du début du XXe siècle - Retronews/ Agence Roll

Détail surprenant, la jeune Hubertine, qui voyait en Jésus un révolutionnaire, a tenté d'entrer dans les ordres « mais elle s’est heurtée au refus des supérieures, effrayées par sa conception du christianisme », s’amuse Edith Taïeb avant d’ajouter : « Très jeune, elle a manifesté une sensibilité extrême au sort des plus pauvres, refusant par exemple de manger de la confiture car des enfants plus pauvres n’y avaient pas droit ».

S’engager pour les femmes et pour les plus défavorisés allait de pair pour cette militante qui lance un appel aux femmes en 1877 : « Unissons nos efforts, associons-nous ; l'exemple des prolétaires nous sollicite ; sachons nous émanciper comme eux ! »

Vote et éligibilité

Son premier combat, qui lui vaudra des dissensions avec d’autres féministes, concerne donc les droits politiques des femmes : droit de voter, mais aussi (et surtout) d’être élues. « Et pour que la condition des femmes change radicalement, elle estime qu’elles devraient avoir 50 % des sièges à L’Assemblée », souligne celle qui a étudié les discours et écrits d’Hubertine Auclert. « Elle dénonce l’institutionnalisation par le Code civil de la subordination des femmes. Si les hommes ont interdit aux femmes de faire les lois avec eux, c’est pour les faire contre elles et se ménager leurs services gratuits à la maison. En s’appropriant, par égoïsme, leurs personnes et leurs biens, ils en ont fait des esclaves ! »

On lui doit d’avoir donné au terme « féminisme » son acception actuelle. Elle a « théorisé l’oppression des femmes, assure Edith Taïeb. C’est pourquoi elle aborde tous les aspects de la vie des femmes : le travail domestique gratuit, l’impossibilité de divorcer, les violences conjugales… » Contrairement à d’autres féministes, elle s’adresse simultanément aux femmes et aux hommes. « Elle incite les premières à se révolter "pour ne pas se faire inconsciemment complices de leur oppression" et elle appelle les seconds à la solidarité avec les femmes, dans leur propre intérêt. » Pour Hubertine Auclert, c’est ensemble qu’il faut œuvrer pour aboutir à une société vraiment « démocratique ». Et elle mènera son combat jusqu’à sa mort en 1914… soit trente ans avant que le droit de vote soit accordé aux femmes en France.

Caricature représentant Hubertine Auclert parue dans Les Contemporains.
Caricature représentant Hubertine Auclert parue dans Les Contemporains. - Les Contemporains.

Journal et coups d’éclat

Et, pour se faire connaître, elle utilisera sa plume. Avec son journal La Citoyenne, lancé en 1881. D’où vient ce nom ? D’un certain Victor Hugo… « Il y a des citoyens, il n’y a pas de citoyennes, c’est un Etat violent, il faut qu’il cesse », écrivait alors le grand écrivain dans une lettre de soutien aux féministes. Quelques mots qui lui donneront envie de monter à Paris et la convaincront plus tard de nommer son journal La Citoyenne.

Mais elle se fait connaître également par quelques coups d’éclat. Comme cette idée audacieuse de grève des impôts. Qu’elle explique bien dans une lettre au préfet, reprise par L’Avenir de la Mayenne en 1880. « Je laisse aux hommes qui s’arrogent le privilège de gouverner, d’ordonner, de s’attribuer les budgets, je laisse aux hommes le privilège de payer les impôts qu’ils votent et répartissent à leur gré. »

« Déjà, au moment de la grève des impôts, en 1880, elle lance une réflexion sur la langue. Puisqu’elle écrit : « On dit que "français" signifie "françaises devant le devoir" mais jamais devant le droit », relève l’auteure de l’ouvrage collectif Les Féministes de la première vague*. Une lutte qu’elle approfondira plus tard, en défendant la féminisation des noms.

« Mais, encore une fois, elle va plus loin, nuance la spécialiste. Elle voulait que toutes les femmes se fassent appeler madame et non mademoiselle, car la femme ne devait pas être la propriété du mari. Et prônait aussi une masculinisation de certains métiers dits féminins, proposant ainsi les « bons d’enfants » (bonnes d’enfants au masculin) et des tribunaux des prud’femmes. »

Moqueries de la presse

Des revendications un poil révolutionnaires pour l’époque. La façon dont « Le manifeste de ces dames » est traité dans le journal Le Gaulois, qui accepte de publier un texte d’Hubertine Auclert en faveur du suffrage des femmes « par galanterie française » en dit long.

« Tous les journaux, sans en excepter un seul, se sont toujours moqués d’Hubertine Auclert ; c’est là une injustice contre laquelle je veux protester », relève cet article de 1880 dans La France.

Ses écrits et actions médiatiques lui valent bien du mépris, mais aussi une reconnaissance qui dépasse les frontières. « Connue jusqu’en Russie, elle est devenue une intermédiaire privilégiée entre les féministes américaines et françaises », avance Edith Taïeb.

Thèmes et communication modernes

Elle poursuit. « Hubertine, avec un fort sens du happening, n’a pas ménagé ses efforts : en 1901, elle fait fabriquer un timbre féministe représentant un homme et femme mettant conjointement leurs bulletins dans l’urne électorale. Le succès est tel qu’il est reproduit en cartes postales. En 1908, elle crée le scandale en renversant une urne électorale et, lorsqu’elle se présente aux élections législatives en 1910, elle obtient 590 voix alors même que les femmes ne sont ni électrices, ni éligibles ! » Elle va même jusqu’à faire éditer un timbre féministe, défendant le droit de vote des femmes. « Certain(e)s instituteurs et institutrices lui demandèrent l’autorisation de le donner en bons points à leurs élèves, filles et garçons », rappelle-t-elle. Un bon moyen de faire germer, dans l’esprit des enfants, l’idée d’égalité entre les hommes et les femmes…

« Malgré cela, il a fallu plusieurs années pour que les féministes de la deuxième vague reconnaissent son avant-gardisme, regrette la spécialiste. Les féministes qui descendaient dans les rues dans les années 1970 pour dire leur révolte, leur volonté d’égalité et de liberté, un siècle plus tard, ne se doutaient pas qu’elles avaient été devancées par Hubertine sur beaucoup de points. » La double journée, le poids des mots qui ne se déclinent pas au féminin, la possibilité pour chacune et chacun de faire sa révolution individuelle, les réflexions et méthodes d’Hubertine Auclert résonnent encore aujourd’hui.
* Les Féministes de la première vague, sous la direction de Christine Bard, Presses universitaires de Rennes, 16 euros.