VIDEO. Dissolution de l'ETA: «On va entrer dans le temps de la mémoire»

INTERVIEW L'ETA a annoncé sa dissolution ce jeudi après presque 60 ans d'existence...

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Après presque 60 ans d'existence, l'ETA a annoncé ce jeudi sa dissolution définitive.
Après presque 60 ans d'existence, l'ETA a annoncé ce jeudi sa dissolution définitive. — Rafa Rivas afp.com
  • Ce jeudi, l’ETA a annoncé sa dissolution définitive, après presque 60 ans d’existence.
  • L’organisation indépendantiste basque a mené des décennies durant des campagnes meurtrières qui ont coûté la vie à plus de 800 personnes.
  • Désormais, l’ETA et le peuple basque et espagnol vont entrer dans « le temps de la mémoire », selon Jean-Pierre Massias, professeur de droit public à l’université de Pau et des Pays de l’Adour et spécialiste de la question basque.

L’ETA n’est plus. L’organisation séparatiste basque Euskadi ta Askatasuna (ETA, « Pays basque et liberté ») a annoncé jeudi sa dissolution et la fin de son activité politique après des décennies d’attentats, dans un communiqué publié par plusieurs médias espagnols. « L’ETA a totalement démantelé l’ensemble de ses structures. L’ETA déclare mettre fin à toute activité politique », écrit le groupe dans une « déclaration finale » datée du 3 mai et frappée de son sceau.

Pour Jean-Pierre Massias, professeur de droit public à l’université de Pau et spécialiste de la question basque, c’est désormais « le temps de la mémoire » qui est venu.

Entre l’arrestation de ses chefs et la remise effective l’année dernière de son stock d’armes, l’ETA existait-elle encore vraiment ?

Si l’on entend l’ETA comme une organisation capable d’intervenir militairement, alors non, elle n’existait plus depuis un moment. En revanche, si l’on entend l’ETA comme un pôle d’influence et une organisation dotée d’une force symbolique et politique, alors c’est différent. Malgré son renoncement à la lutte armée en 2011, l’ETA a continué d’exister en tant qu’objet politique capable d’avoir une influence considérable sur l’électorat basque.

L’époque où l’ETA a pu trouver une forme d’écho ou de soutien auprès d’une frange d’indépendantistes est-elle révolue ou a-t-elle encore un poids aujourd’hui ?

Aux dernières élections, le parti politique qui se réclame le plus des thèmes portés par l’ETA, EH Bildu, a pesé plus de 21 % dans les suffrages. D’ailleurs, le fait qu’ETA renonce à la violence et dépose littéralement les armes a regalvanisé toute une partie de l’électorat. De ce point de vue là notamment, l’ETA a conservé un poids politique et sociologique important.

Aujourd’hui, les forces politiques indépendantistes basques sont divisées, mais si les partis politiques qui sont sur cette même ligne parvenaient à terme à s’entendre et former une coalition, elles auraient un poids considérable qui donnerait des sueurs froides au gouvernement espagnol.

Dans son dernier communiqué, l’ETA se définit comme « un agent qui manifeste des positions politiques, promeut des initiatives et interpelle d’autres acteurs ». N’est-ce pas une manière édulcorée de réécrire l’histoire ?

C’est une manière partielle de raconter l’histoire. L’ETA a été à la fois une force politique, culturelle et militaire. Plus ses actions ont été interdites, plus elle a basculé dans la clandestinité et plus elle s’est coupée de sa base. Le paradoxe aujourd’hui avec l’ETA, c’est qu’il s’agit d’une force opérationnelle sur le déclin qui a par ailleurs conservé une autorité symbolique très importante.

Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a assuré que les crimes de l’ETA ne resteraient pas impunis. A quelles suites peut-on s’attendre ?

A ce jour, l’Etat espagnol recherche toujours activement d’ex-militants de l’ETA en vue de les confondre devant la justice, et il reste environ 250 prisonniers de l’ETA et 358 crimes encore inexpliqués. Et à en croire Mariano Rajoy, aucune mesure d’amnistie n’est envisagée par l’Espagne, qui applique une politique pénale très stricte, notamment sur ce dossier, et qui lui a valu quelques condamnations devant la Cour européenne des droits de l’Homme. Aujourd’hui, les prisonniers de l’ETA ne peuvent qu’espérer obtenir des mesures de rapprochement de leur famille.

Mais la position intraitable de l’Etat espagnol est notable dans ce dossier. A la fin du franquisme, la démocratie espagnole s’est construite sur une loi d’amnistie qui a épargné bon nombre de franquistes. Or aujourd’hui, le discours espagnol est très clivé et radical, comme on a d’ailleurs pu le voir avec les indépendantistes catalans, qui encourent des peines de 30 ans de prison.

Sur la scène internationale, l’histoire de l’ETA est plus complexe. De grandes instances et personnalités ont pris acte du chemin vers la paix qu’a pris l’ETA. A l’instar de l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan ou l’ex-chef du Sinn Fein irlandais, Gerry Adams, qui ont il y a quelques années encouragé l’ETA à renoncer à la violence. L’ETA est une organisation à l’histoire très complexe.

Maintenant qu’elle n’existe plus, va-t-il y avoir un travail de mémoire ? Que retiendra-t-on de l’ETA ?

Désormais, le traitement de la mémoire de l’ETA est le grand enjeu qui se profile. Et aujourd’hui, il va y avoir une confrontation entre deux mémoires : celle du gouvernement et des victimes, qui déplorent les 829 personnes tuées par l’ETA au cours de ses campagnes d’assassinats et d’attentats à la bombe en Espagne et en France. Il faut laisser le temps aux victimes de panser leurs pertes.

Mais en parallèle de cette histoire réelle, s’est déroulée l’histoire de la répression post-franquiste contre l’ETA, qui est allée jusqu’au déploiement de paramilitaires du côté français du pays basque pour exécuter des militants de l’organisation, ainsi que le recours quasi systématique des années 1960 à 2013 à la torture contre les prisonniers de l’ETA. C’est une mémoire clandestine, mais qui existe également.

A terme, et cela prendra du temps, il faudra parvenir à ce que ces deux mémoires ne se confrontent pas, mais cohabitent. Il restera de ces années une période d’extrême souffrance et de traumatismes, dans les deux camps. A l’échelle individuelle et à très long terme, un travail de réconciliation pourra peut-être démarrer.