Agressions de médecins: «Si on veut garder une médecine de proximité, il y a urgence à agir»

INTERVIEW Jamais les médecins n’ont autant été la cible d’agressions verbales et physiques…

Propos recueillis par Anissa Boumediene
— 
Illustration d'un médecin généraliste.
Illustration d'un médecin généraliste. — VALINCO/SIPA
  • Il y a une semaine, une généraliste a violemment été agressée alors qu’elle se rendait au domicile de l’un de ses patients.
  • Les agressions verbales et physiques à l’encontre des médecins sont en forte augmentation et en 2017, plus d’un millier d’un millier d’agressions ont été recensées.
  • Pour le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF), « il y a urgence à agir ».

Encore une agression de médecin. Lundi 23 avril à Nîmes (Gard), une généraliste a violemment été agressée alors qu’elle se rendait au domicile d’un patient. La jeune femme a reçu des insultes et des coups, a été projetée au sol avant d’être frappée au visage et sur le corps, rapporte France Bleu. Une agression d’une rare violence qui lui a occasionné cinq jours d’ITT et qui intervient dans un contexte où jamais en France les professionnels de santé n’ont autant été la cible d’agressions verbales et physiques. Début avril, une étude du Conseil national de l’Ordre des médecins rapportait que pour la première fois, en 2017, la barre des 1.000 agressions envers les praticiens a été franchie. Pour le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF), premier syndicat de médecins regroupant généralistes et spécialistes, « il y a urgence à agir ».

Comment expliquez-vous la hausse des agressions envers les médecins et autres professionnels de santé ?

Aujourd’hui, nous évoluons dans un environnement sociétal où l’individu n’est pas respecté, quelle que soit sa fonction dans la société, et ce quand bien même sa mission est de soigner et d’accompagner au quotidien les patients dans la maladie, dans leur parcours de santé. Une petite proportion de patients se pose aujourd’hui en consommateurs face aux médecins et personnels soignants. Auparavant, tout le monde comprenait qu’un médecin puisse faire face à des urgences. Aujourd’hui, certains exigent d’être pris en charge tout de suite, ne supportent pas l’attente. Il y a aussi les patients demandeurs de prescriptions, qui consultent leur médecin pour obtenir un arrêt de travail. Pour les praticiens, les demandes jugées non justifiées sont une source habituelle de difficultés, voire de conflits. Or on ne va pas chez le médecin comme on va au supermarché, la consommation n’est pas du même ordre que la santé. Les patients ne sont pas des consommateurs, ils sont pris en charge dans la collectivité par un système de santé solidaire.

Il y a quelques jours seulement, c’est une femme, médecin généraliste, qui a été agressée alors qu’elle se rendait chez un patient. Les femmes médecins sont-elles davantage en première ligne face aux agressions par rapport à leurs confrères ?

La proportion de femmes médecins agressées, qui représentent 51 % des agressions contre 46 % en 2016, est préoccupante. Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la profession, certes, mais cela ne suffit pas à expliquer l’augmentation des violences dont elles sont victimes. Elles sont aujourd’hui plus significativement agressées sur leur lieu de travail que leurs confrères. L’agression de notre consœur de Nîmes est inadmissible. Les chiffres globaux des agressions contre les médecins sont galopants : le nombre de déclarations d’agressions a doublé entre 2009 et 2017, passant de 512 à 1.035. Et il y a des disparités géographiques, certaines zones sont beaucoup plus frappées de violences que d’autres. Les départements les plus touchés sont le Nord et les Bouches-du-Rhône. Et toutes les spécialités sont concernées, même si les généralistes sont davantage touchés, puisqu’ils sont à l’origine de 61 % des déclarations d’agressions faites l’an passé. Il faut que tout cela cesse, c’est inadmissible.

Quelles mesures préconisez-vous pour restaurer la relation de confiance entre soignants et patients et faire que l’ensemble des médecins et professionnels de santé se sentent en sécurité ?

Aujourd’hui, il y a urgence à agir, certains départements ont pris des mesures pour faire évoluer la situation, mais il faut la mise en place d’une politique globale sur l’ensemble du territoire. Sans cela, les problèmes de violence envers les médecins creuseront davantage encore les inégalités d’accès aux soins. Il y aura des territoires, des quartiers, où plus aucun médecin ne voudra exercer parce que sa sécurité n’y sera pas assurée. Pour l’éviter, il faut que les pouvoirs publics s’emparent du problème sociétal et prennent toutes les mesures pour que les médecins et professionnels de santé bénéficient d’un cadre de travail sécurisé.

En ce sens, la CSMF propose une série de mesures très concrètes. Tout d’abord, nous souhaitons que médecins et professionnels de santé soient des professionnels protégés, qu’ils aient un statut juridique particulier, à l’instar des policiers par exemple. Ensuite, la sécurisation des cabinets médicaux doit être renforcée, notamment par l’installation de caméras de vidéosurveillance à proximité sur la voie publique, voire au sein même de la salle d’attente, parce que les caméras ont un effet dissuasif. Et les médecins devraient disposer d’un bouton d’alarme dans leur cabinet, comme c’est le cas dans les banques.

Par ailleurs, nous préconisons la reconnaissance prioritaire des numéros de téléphone des cabinets et des médecins par les services de police ou de gendarmerie. Et la reconnaissance prioritaire du numéro devrait également s’appliquer au numéro de téléphone portable lorsque le praticien visite ses patients à domicile.

Et il faut, même si cette mesure prend du temps, favoriser les regroupements de médecins, parce que c’est un facteur de sécurisation du service médical. Cette insécurité croissante est un facteur aggravant qui décourage encore plus les jeunes médecins de s’installer en libéral, et qui rend encore plus difficile le maintien d’un accès aux soins de proximité dans les meilleures conditions pour la population.

Aujourd’hui, nous sommes tout à fait disposés à collaborer avec le ministère de l’Intérieur pour élaborer le plan le plus efficace possible. Pour assurer la continuité de la médecine de proximité, il faut des mesures fortes pour garantir la sécurité des médecins et dont l’Etat ne peut pas faire l’économie.