VIDEO. Ils racontent l'occupation de Sud-Aviation, première grande grève d'usine de Mai 68

MAI 68 Georges Vincent et Georges Boutin, délégués syndicaux en Mai 68, ont vécu l'occupation de l’usine Sud-Aviation près de Nantes, il y a 50 ans jour pour jour…

Frédéric Brenon et Quentin Burban

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Georges Vincent et Georges Boutin ont vécu l'occupation de  l'usine Sud-Aviation en mai 1968.
Georges Vincent et Georges Boutin ont vécu l'occupation de l'usine Sud-Aviation en mai 1968. — Q.Burban/F.Brenon/L.Rousseau/20Minutes
  • L'usine d'aéronautique Sud-Aviation a été occupée du 14 mai au 13 juin 1968.
  • Les salariés protestaient principalement contre la baisse des salaires imposée par la direction.
  • Ce conflit local a été imité par des dizaines de sites industriels les jours suivants.

Des grilles fermées, un directeur séquestré, plus de 2.000 employés en colère occupant le site jour et nuit pendant près d’un mois… Il y a 50 ans jour pour jour, c’est à l’usine Sud-Aviation (aujourd’hui Airbus) à Bouguenais, près de Nantes, qu’était lancée la première grande grève ouvrière française du mouvement Mai 1968. « C’était impossible de prévoir qu’un mouvement local allait prendre cette dimension nationale », raconte Georges Vincent, 85 ans. « Ce sont des souvenirs forts et, aujourd’hui encore, une très grande fierté », confie, un peu ému, Georges Boutin, 83 ans.

Georges Vincent, 85 ans en 2018.

Le premier était ajusteur-outilleur et délégué CGT. Le second était fraiseur et syndiqué Force Ouvrière. Tous deux se souviennent « comme si c’était hier » des débrayages successifs qui ont secoué l’usine en avril en réponse à la volonté de la direction de réduire le temps de travail (de 48h à 46h) entraînant une baisse des salaires qui « n’étaient déjà pas très élevés ». « On débrayait jusqu’à six fois par jour mais on n’obtenait rien du tout. Il fallait passer à autre chose », explique Georges Boutin.

« On avait très peur des CRS »

Le 14 mai, au lendemain d’une manifestation qui voit les étudiants investir la préfecture à Nantes, les cols-bleus et quelques employés de bureau votent l’occupation de l’usine, comme le réclamait FO. Les portes métalliques sont fermées à double tour. « On ne savait pas ce que ça allait donner, se rappelle Georges Boutin. On avait très peur des CRS, le directeur général [un certain Maurice Papon, ex-préfet de police] n’était pas un tendre. La première nuit, pas grand monde n’a trouvé le sommeil. » Le directeur du site, Pierre Duvochel, est enfermé. « Il avait un bureau, une salle à manger, une salle de bains, pas de quoi dénoncer une maltraitance », sourit Georges Vincent.

Des ouvriers tenant la grève de l'usine Sud-Aviation en mai 1968.
Des ouvriers tenant la grève de l'usine Sud-Aviation en mai 1968. - J.Lucas/centre d'histoire du travail

Les jours passent et la vie s’organise dans l’usine. Des tentes sont dressées pour la nuit, les familles apportent du linge propre, des paysans offrent des victuailles, les tours de garde s’enchaînent. Et puis ça cause politique. « Il y avait des réunions en permanence où on refaisait le monde. On discutait aussi avec les étudiants venus nous voir aux grilles. Les gens étaient déterminés mais dans la bonne humeur », raconte « Jojo » Boutin.

« Contents et tristes » de reprendre le travail

Derrière les transistors, les « gars de Sud-Av’» découvrent l’ampleur des événements à l’extérieur. « 80 % des usines étaient bloquées. Il y avait les étudiants dans la rue. Nous nous sommes dit qu’il fallait continuer pour élargir nos revendications », justifie le délégué CGT. Le directeur Duvochel est libéré le 29 mai mais la direction générale ne cède pas. Du moins jusqu’au 11 juin. « La tension nationale était forte et ils nous ont demandé de venir à Paris. Après de longues heures de discussion, ils nous ont donné satisfaction sur tout ! C’était le pied. » Augmentations de salaires, pré-retraites, conditions de travail, locaux syndicaux… Même les heures de conflit seront payées.

Les familles devant les grilles de l'usine Sud-Aviation à Bouguenais en mai 1968.
Les familles devant les grilles de l'usine Sud-Aviation à Bouguenais en mai 1968. - Centre d'histoire du travail

La reprise du travail s’effectue le 14 juin. Les ex-grévistes se rasent la barbe. Les « jaunes », qui n’avaient pas participé à la grève, sont chahutés. Les machines, entretenues quotidiennement, repartent aussitôt. « On était contents et tristes à la fois, avoue Georges Boutin. Ce n’était pas facile après des semaines aussi intenses. Et puis la fin du mouvement national nous laissait un sentiment mitigé. »

« Ce mouvement a produit de belles choses quand même »

Georges Boutin, 83 ans en 2018.

Les années suivantes seront rudes, déplore Georges Vincent « La direction a mené la vie dure aux militants CGT. Nous vivions sous une surveillance continuelle. Plusieurs camarades se sont suicidés. Autant j’avais plaisir à venir travailler avant Mai 68, autant après c’était devenu un calvaire. »

Georges Boutin, dont le syndicat FO a considérablement grossi après Mai 68, retient davantage de positif. « Une camaraderie s’était installée. On avait moins peur de la hiérarchie, elle nous écoutait davantage il me semble. Des gens qui n’étaient pas engagés se sont ouverts au syndicalisme. Oui, ce mouvement a produit de belles choses quand même. »

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