«Il ne faut pas donner des cours à propos de l’antisémitisme, mais sur les racismes de manière générale»

INTERVIEW La professeure d’Histoire contemporaine Marie-Anne Matard-Bonucci explique les ressorts de l'antisémitisme en France…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Des enfants portant une kippa. (Illustration)
Des enfants portant une kippa. (Illustration) — PASCAL PAVANI / AFP

La question de la résurgence d’un antisémitisme ancré en France a fait son retour cette semaine, à la suite de la publication dimanche d’un « manifeste contre le nouvel antisémitisme » signé par 300 personnalités.

Le président de la République Emmanuel Macron, en visite aux Etats-Unis, a expliqué depuis Washington voir deux racines à cet antisémitisme : « La première est liée à l’importation du conflit entre Israël et la Palestine. Certaines personnes en France souhaitent reproduire ce conflit international au sein même de la société française. La deuxième racine est une sorte d’ancien antisémitisme français, qui existait au début du siècle et qui reprend de l’ampleur. »

20 Minutes fait le point sur ce sujet avec Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’Histoire contemporaine à Paris 8 et spécialiste de l’histoire de l’antisémitisme.

Quel est ce « vieil antisémitisme français » auquel fait référence Emmanuel Macron ?

Il y a plus de deux racines à l’antisémitisme qui se développe en France. On peut parler indéniablement d’un vieil antisémitisme français, apparu au milieu du XIXe siècle comme un contrecoup de la Révolution française. Des partisans de l’Ancien régime considéraient que les juifs, émancipés par la Révolution, en étaient à l’origine. Avant cela, il y a aussi ce que certains historiens appellent un antijudaïsme à matrice catholique, c’est-à-dire des stéréotypes d’origine religieuse, comme l’idée du peuple déicide. C’est la conséquence au fond de la rivalité entre le christianisme et le plus ancien des monothéismes, le judaïsme.

Enfin, il y a un antisémitisme d’origine sociale, cette fois dû à l’entrée des juifs dans la vie économique. Une minorité va retourner en sa faveur certaines interdictions datées du Moyen-Âge, notamment l’impossibilité de pratiquer certains métiers, qui en laissait d’autres libres. L’usure par exemple était interdite par l’Eglise catholique. Certains juifs, dans l’entourage des princes et des rois, ont donc pratiqué l’usure. Cette tradition va bénéficier à une petite élite du judaïsme, qui fera ensuite fortune dans la finance et dans la banque. Ce n’est qu’une infime minorité, à côté d’autres groupes, catholiques ou protestants, qui ont fait fortune dans ces mêmes secteurs. Mais les antisémites vont monter en épingle cette réussite de quelques juifs pour développer leur haine.

Le conflit israélo-palestinien a-t-il importé une autre forme d’antisémitisme en France ?

On constate que les agressions antisémites en France connaissent des pics quand il y a des grandes tensions ou des affrontements en Palestine. Les pays arabes ont beaucoup instrumentalisé ce conflit, en faisant des Palestiniens des martyrs emblématiques du nationalisme arabe, pour servir leurs propres intérêts. Indéniablement il y a une oppression des Palestiniens dans les territoires occupés, mais ce conflit est devenu symbolique de toutes les situations d’oppression sur la planète, alors qu’il est loin d’être le seul, et que l’usage politique qui en a été fait est pour beaucoup dans la centralité qu’a prise ce conflit dans les imaginaires. Cela créé beaucoup de confusions dans les esprits, il est grand temps de rappeler que l’Etat d’Israël ne se confond pas avec la politique de Benjamin Netanyahou, et que les juifs ne se confondent pas nécessairement avec les Israéliens.

Le président suggère des cours organisés par l’Education nationale pour lutter contre ce nouvel antisémitisme. Qu’en pensez-vous ?

C’est un combat que je mène depuis deux ans. Il ne faut pas donner des cours à propos de l’antisémitisme, mais sur les racismes de manière générale. Tout en présentant, bien évidemment, la spécificité de l’antisémitisme. L’un des éléments du problème, ce sont les phénomènes de concurrence des mémoires et des victimes. L’école doit effectivement se saisir de ces questions pour enseigner la genèse et les mécanismes des haines identitaires globalement, comme on enseigne les guerres ou l’histoire des famines, pour aider à les déconstruire. Il faut un enseignement en histoire et en sciences humaines qui prenne en compte l’ensemble de ces mécanismes.