Mai-68: Retour sur la grève des salariés de Peugeot, réprimée dans le sang par les CRS

COMMEMORATIONS Bientôt cinquante ans après la mort de deux salariés de Peugeot à l’issue de trois semaines de grève sur le site de production de Sochaux, de nombreux événements sont organisés…

Bruno Poussard

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Ouvrier à la forge de  l'usine Peugeot à Sochaux, Salvador Torrecillas a peint sur des murs de l'entreprise lors de mai 68 dans le pays de Montbéliard.
Ouvrier à la forge de l'usine Peugeot à Sochaux, Salvador Torrecillas a peint sur des murs de l'entreprise lors de mai 68 dans le pays de Montbéliard. — Document remis / Bruno Lemerle.
  • A Sochaux, à l’issue de trois semaines de grèves sur le site de Peugeot, le mouvement de Mai-68 a vu la mort de deux salariés, le 11 juin 1968.
  • Cinquante ans plus tard, alors que de nouvelles archives accessibles ont permis d’en apprendre un peu plus, de nombreuses commémorations sont prévues.

Plus qu’une tradition. Tous les 11 juin, des salariés et syndicalistes de PSA se rejoignent devant la stèle d’un petit square à une grosse centaine de mètres de l’usine de Sochaux (Doubs). Depuis cinquante ans, une cérémonie s’y tient en la mémoire de Pierre Beylot et Henri Blanchet, morts le 11 juin 1968 à l’issue de heurts entre travailleurs de Peugeot et CRS après vingt jours de grève.

Mais cette année, tous les noms des blessés - au nombre de 150 environ - de ce jour marqué au fer rouge seront notamment lus, au terme de plus d’un mois d’événements dans le pays de Montbéliard. Les 50 ans de mai 68 obligent… « Ils ont vécu quelque chose de très dur quand la police est arrivée avec les armes », rappelle Bruno Lemerle, ancien responsable CGT.

De nouvelles archives accessibles, 50 ans après

Malgré les années, l’histoire du 11 juin 1968 est toujours connue des salariés de ce site historique de la marque au lion. « Il n’y a tout de même pas eu de CRS à Sochaux pendant trente ans », rebondit Christian Corouge, arrivé en 1969 et marqué par les récits de cette « violence » chez « tous les ouvriers et agents de maîtrise ». Des éléments, eux, se dévoilent encore.

Comme cinquante ans sont passés, de nouvelles archives départementales (de la police ou de la sous-préfecture) se sont ouvertes. Ainsi, les membres du groupe Mai-68 monté autour de cet anniversaire ont finalement eu la confirmation que les CRS auraient bien été appelés en renfort des gardes mobiles à la demande de la direction de l’entreprise automobile.

Un mouvement lancé légèrement en retard en mai 68

A l’époque, le site compte plus de 26.000 salariés dont certains font, tous les jours, plus de 50 km en bus. Mobilisés pour la Journée nationale de soutien aux étudiants le 13 mai, les ouvriers hésitent encore un moment à rentrer dans le mouvement de Mai-68. A cause d’un gros échec lors des grèves de 1965, conclues par trois semaines sans rien obtenir et cinq licenciements.

Le lion de Peugeot et un ouvrier peints par un ouvrier à la forge de l'usine à Sochaux, Salvador Torrecillas lors de mai 68.
Le lion de Peugeot et un ouvrier peints par un ouvrier à la forge de l'usine à Sochaux, Salvador Torrecillas lors de mai 68. - Document remis / Bruno Lemerle.

Echaudés par la volonté de la direction de travailler un samedi - le 18 mai - pour compenser la fermeture de l’usine du 13 mai, les salariés de Peugeot à Sochaux imitent finalement ceux de Renault. Harangués par un syndicaliste sur le toit de sa voiture, les ouvriers se rassemblent le 20 mai au matin dans une grande cour. L’usine se vide. L’occupation peut commencer.

Vaste occupation mais pas de négociation

Un piquet de grève est tenu sur chacun de la quinzaine de sites de l’usine - où des laissez-passer sont toutefois donnés aux pompiers et à quelques membres de la direction. Et tous les soirs, un grand forum est tenu pour discuter de l’organisation des manifestations, des problèmes et des avancées de la mobilisation. Au quotidien, d’autres activités s’organisent.

Petits concerts, pièces de théâtre, projections de film, certains découvrent des activités culturelles. Un ouvrier de la forge peint de grandes fresques sur des murs. Les responsables de l’entreprise, eux, ont reçu les revendications de l’intersyndicale CGT-CFDT-FO par courrier dès le 22 mai. Mais pas question de baisser le temps de travail, de plus de quarante-six heures à l’époque.

Une fausse reprise du travail le 10 juin 1968

Amorcées le 1er juin, les négociations patinent. « Ils voulaient que le travail reprenne avec les accords de Grenelle - qui n’ont été qu’un compromis signé par personne -, et nous les jugions insuffisants », précise Jean Cadet, partie prenante pour la CGT de ces discussions à 32 ans alors. La grève commence à s’essouffler. Les salariés hésitent. Un vote est finalement tenu.

Le 8 juin, les 5.500 présents se prononcent très légèrement (à 2.664 voix contre 2.615) pour la reprise, qui survient deux jours plus tard. Pas pour longtemps. Le blocage reprend le dessus quelques heures après. Jusqu’à ce 11 juin, à l’arrivée des CRS vers 3 heures du matin, puis d’autres nombreux salariés, en bus, dans la foulée. Confuse, la situation dégénère vite en heurts.

L’intervention des CRS à balles réelles le 11 juin

« Ils matraquaient aussi bien les grévistes que les non-grévistes », témoigne Jean Cadet. Après une manifestation en centre-ville, les affrontements sont suivis de tirs à balles réelles. Pierre Beylot, 24 ans, décède d’une balle de 9mm dans la matinée. Un peu plus tard, Henri Blanchet, 49 ans, meurt après une chute sur une voie ferrée, soufflé par une grenade.

Des dizaines de salariés sont blessées (comme des policiers), certains très grièvement. Touchés par des grenades lacrymogènes ou offensives, deux autres doivent être amputés. Informés, les salariés d’Alstom et Bull à Belfort se remettent en grève et veulent monter à Sochaux à près de 10.000. Finalement, le retrait des forces de l’ordre est annoncé dans la soirée.

Une semaine de négociations « tendues » ensuite

Dans ce contexte compliqué, les négociations s’ouvrent le lendemain entre une dizaine de syndicalistes, trois directeurs et un inspecteur du travail. L’usine restera fermée jusqu’à leur terme. Ambiance tendue. « Dans les jours suivants, un des directeurs voulait aller à l’enterrement de Pierre Beylot, il a fallu qu’on le dissuade », se souvient Jean Cadet.

Le 19, une diminution des horaires (portés à 45h début 1970), une compensation des premiers jours de maladie pour les ouvriers et des droits syndicaux sont accordés. L’indemnisation des victimes et des familles fait partie du deal. Le texte est voté très largement par les salariés. Le travail reprend finalement le lendemain, « en cortège derrière un drapeau rouge ».

Tandis qu’il préparait un festival de la jeunesse avec sa section de la CGT en mai 68, ce mois aura marqué la vie de Jean Cadet, alors secrétaire local à la propagande et directeur du journal Le Métallo de Sochaux. Parti à la retraite à 60 ans, il veut aujourd’hui que les jeunes n’oublient pas ces luttes. C’est l’idée de ce mois de commémorations dans le pays de Montbéliard.

Six semaines d’événements autour de Sochaux

 

Afin de « marquer » le coup et « ne pas oublier » les événements de Peugeot dans la région de Sochaux, une exposition interactive autour de mai/juin 1968 servira de fil rouge aux six semaines d’événements proposés par la CGT. Des photos et autres extraits musicaux retraceront le contexte et le déroulement de cette période à la conclusion dramatique.

 

En attendant le concert de HK et Les Saltimbanks le 15 juin, un livre sur cette histoire a également été édité grâce au travail d’un groupe dédié, sous la forme d’un roman-feuilleton à travers la vie d’un jeune couple imaginaire de l’époque. « On fait aussi la comparaison avec aujourd’hui, pour s’adresser à la jeunesse », termine Bruno Lemerle, son auteur.