VIDEO. Evacuation de Tolbiac: Retour sur la naissance d'une fake news

PARIS Plusieurs médias ont affirmé qu’un étudiant aurait été grièvement blessé lors de l’évacuation de Tolbiac. Il n’en est rien…

T.C.

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La police dans Tolbiac ce vendredi
La police dans Tolbiac ce vendredi — Francois Mori/AP/SIPA
  • Plusieurs médias ont relayé des témoignages faisant état d’un étudiant grièvement blessé lors de l’évacuation de Tolbiac, à Paris.
  • En réalité, aucun étudiant n’a été transporté dans le coma à l’hôpital.

C’est l’histoire d’un fiasco médiatique. Une rumeur propagée par des témoins peu fiables, mais reprise par certains sites d’information sans la moindre précaution. Une affaire d’Etat qui aurait été étouffée par les autorités, avec la complicité passive des médias dits « mainstream ». Pourtant, force est de constater aujourd’hui qu’aucun étudiant n’est tombé dans le coma après avoir chuté en essayant d’échapper à la police lors de l’évacuation de Tolbiac. 20 minutes revient sur la naissance d’une fake news.

Vendredi dernier, le site de Tolbiac, occupé depuis le 26 mars par une grosse centaine d’étudiant, est évacué au petit matin par la police. « Tout s’est relativement bien passé. Il n’y a pas de blessés graves. L’opération de police a été menée avec beaucoup de finesse », nous a expliqué Florian Michel, le directeur du site. Quelques heurts ont bien éclaté entre les forces de l’ordre et les étudiants, comme l'a constaté 20 Minutes. Plusieurs jeunes rencontrés sur place ont également affirmé avoir subi de nombreuses violences de la part des policiers.

Une « information au conditionnel »

Dans l’après-midi, une rumeur commence à circuler sur les réseaux sociaux. Un étudiant aurait été très grièvement blessé lors de l’évacuation. Il serait même peut-être déjà mort, selon certains bruits.

Elle est ensuite reprise par plusieurs médias. Invitée sur le plateau de BFM TV, Annliese Nef, maître de conférences à Paris 1, évoque « un blessé grave » avec un « traumatisme crânien ».

Puis, une représentante de l’Unef confirme à Marianne qu’un étudiant se « trouve actuellement dans le coma ». Quelques heures plus tard, le site précise que cette syndicaliste « met désormais cette information au conditionnel ».

« Une technique de cohésion de groupe »

« Il y a une diffusion militante de cette histoire. C’est une stratégie très classique de dramatisation des faits. On se complaît volontiers dans la peur, dans l’effroi que peut provoquer l’évacuation policière. C’est aussi une technique de cohésion de groupe, la dramatisation est un moyen de faire bloc psychologiquement contre l’ennemi supposé. Il n’y a donc rien d’exceptionnel dans le fait que cette histoire ait circulée », explique à 20 Minutes Pascal Froissard, directeur de l’UFR Culture et communication à l’Université de Paris VIII.

La diffusion de cette rumeur « permet également de fustiger, quand on est militant, les journalistes en montrant qu’ils ne font pas leur travail, soit parce qu’ils n’ont pas trouvé le militant blessé, soit parce qu’ils le cachent », poursuit Pascal Froissard « Ils dénoncent ainsi un système médiatique qui est forcément opposé aux militant. Dans les cas, c’est gagnant. »

« La police a effacé les traces de sang »

La Préfecture de police réagit finalement en fin de journée et assure dans un communiqué « qu’aucun blessé grave qui puisse être en lien avec cette opération d’évacuation n’a été hospitalisé dans les services de réanimation tant médicale que chirurgicale ou neurochirurgicale ».

Une information confirmée par l’APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris).

Fin de l’histoire ? Non, car plusieurs médias alternatifs, comme Reporterre, ont publié des témoignages d’étudiants « décrivant comment la police aurait causé un blessé grave ». Les personnes rencontrées ont même affirmé aux journalistes du « quotidien de l’écologie » que «la police a effacé les traces de sang». « Nous avons mené une enquête dans nos services. Qui conclut que n’avons ni nettoyé ni repéré de taches de sang ou quoi que ce soit de ressemblant à Tolbiac ou dans ses environs » leur a répondu Mao Peninou, maire adjoint chargé de la propreté de la Ville de Paris.

« Si les médias n’en parlaient pas, personne n’en parleraient »

De son côté, Le Média, une web-télé proche de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, diffuse l’interview d’une jeune femme qui dit s’appeler Leïla, et qui est présentée comme étant « étudiante à Tolbiac ». Elle raconte avoir vu, lors de l’évacuation du site, « un gars devant les grilles, avec la tête complètement explosée, une flaque de sang énorme ». « On a vu un camion de pompier qui est venu chercher la personne qui est actuellement dans le coma, avec une hémorragie interne », « dans un coma profond », assure-t-elle. Pascal Froissard pointe ainsi le rôle des médias dans la diffusion de cette rumeur. « Si les médias n’en parlaient pas, personne n’en parleraient. »

Contactée par Libération, la jeune femme a finalement avoué ne pas avoir dit la vérité. Si elle continue d’affirmer qu’il y a bien eu un blessé grave, elle reconnaît ne pas l’avoir vu. « Je ne suis pas un témoin visuel. Les témoins ne veulent pas parler aux médias, c’est pourquoi nous relatons les faits. » Reporterre, pour sa part, reconnaît que les témoignages recueillis n'étaient pas «fiables». Et après avoir publié plusieurs articles affirmant le contraire, écrit qu’il « n’y a pas eu de blessé grave à Tolbiac le 20 avril ».

Ce mercredi, Gérard Miller, l’un des fondateurs du Média, a nuancé dans une vidéo l’incident. « Ce qui était inexact (et assez vite corrigé) doit-il faire oublier ce qui était exact et… scandaleux ? » demande le psychanalyste. Toutefois, contrairement à ce qu’il avance, ce qui est reproché à ces médias n’est pas d’avoir « donné la parole à des étudiants traumatisés par la violence policière ». Mais d’avoir publié une information grave sans la vérifier.

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