Violences sexuelles: Quand les travailleurs du sexe n'ont pas droit au statut de victime

VIOLENCES Prostitués ou actrices de films porno ont du mal à être prises au sérieux lorsqu’elles sont victimes de violences sexuelles…

Thibaut Chevillard

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Une prostituée à Bordeaux, le 9 décembre 2013. Illustration.
Une prostituée à Bordeaux, le 9 décembre 2013. Illustration. — S. Pouzet / Sipa
  • Une ancienne actrice porno, Marion Bogaert, a raconté ne pas avoir été prise au sérieux par la police et la justice après avoir été violée.
  • Loin d’être un cas isolé, l’exemple de cette actrice révèle les difficultés pour les travailleurs du sexe à être reconnus en tant que victimes.

Le 30 décembre 2012, Marion Bogaert se présente au commissariat de rue Brisout de Barneville, à Rouen. Cette ancienne Miss Ronde 2011, qui a « tourné quatre ou cinq films » porno ensuite, confie aux policiers avoir été violée la veille par un voisin et dépose plainte. Mais un an plus tard, elle apprend que « l’affaire a été classée sans suite » malgré les « preuves » apportées. « Personne ne m’a prise au sérieux », déplore-t-elle dans un texte publié sur  StreetPress. Avant de souligner : « Les travailleuses du sexe qui se font agresser, comme moi, ne sont pas reconnues. »

Ex-actrice et réalisatrice de films X, Ovidie a entendu « un certain nombre d’histoires comme ça » dans sa vie. Des comédiennes, reconnues par des admirateurs, qui « viennent les voir dans la rue et les tutoient » parce qu’elles font « partie de leur vie, de leur intimité ». Des hommes qui « ne comprennent pas qu’elles refusent leurs avances » parce qu’ils les ont vues, sur l’écran de leur ordinateur, en plein ébat sexuel. Et ce phénomène, dit-elle, est accentué par le fait que la mise en scène des films est de plus en plus minime, ce qui « renforce la confusion entre spectacle et réalité ».

« Impunité des agresseurs »

« Leur travail consiste à être des objets de fantasme masculin, à affirmer une sexualité débordante, insatiable », explique Mathieu Trochman, sociologue à l’Ined (Institut national d’études démographiques) et auteur du livre Le travail pornographique, enquête sur la production de fantasmes*. « Le fait de faire ce travail brouille les frontières entre intimité et professionnalité, entre privé et public. Elles sont aux prises d’hommes qui se permettent, sous prétexte de les avoir vues dans une scène, de les aborder. Ce travail-là, et ça vaut aussi pour la prostitution, légitime une impunité des agresseurs qui empêche leur reconnaissance en tant que victime. »

« Il est plus difficile pour les travailleuses du sexe de se faire reconnaître en tant que victime de violences sexuelles », poursuit Mathieu Trochman. Ovidie observe également que les actrices ou prostituées qui ont été victimes de violences sexuelles ne sont pas prises au sérieux. Pourquoi ? « On leur retire leur capacité à consentir en considérant que le porno, c’est le viol, la prostitution, c’est le viol. Donc le jour où elles se font réellement violer, dans la tête de la plupart des gens, il n’y a pas différence entre ça et leur métier », lâche la réalisatrice du documentaire » Pornocratie".

« On ne nous croit pas »

Une étude, rendue publique il y a quelques jours, montre que depuis l’adoption en 2016 de la loi permettant de verbaliser les clients, les prostitués sont de plus en plus victimes de « violences physiques et sexuelles ». « Nous représentons des cibles idéales pour plein d’agresseurs », souffle Thierry Schaffauser, porte-parole du Strass (Syndicat du travail sexuel), auteur du blog Ma lumière rouge hébergé par Libération. « Mais quand on nous viole ou que nous sommes victimes de violence, on ne nous croit pas. Ca fait des siècles que la parole des putes n’est pas crédible. »

Lorsqu’elles viennent en parler au Strass, les victimes ne sont pas aiguillées vers les commissariats. « On écrit directement au procureur et on se porte partie civile pour être certain que la plainte est enregistrée, sinon on n’a aucune garantie que cela sera fait », poursuit Thierry Schaffauser. Il faut aussi dire que de nombreuses victimes, souvent « étrangères », n’ont pas « confiance » dans la police. « Parfois, les agents récupèrent leur adresse. Quelques jours plus tard, leur propriétaire se retrouve accusé de proxénétisme et elles se retrouvent jetées de leur appartement. Le système est fait pour nous décourager de lutter contre les violences qu’on subit. »

« Le stigmate de putain »

Pour Ovidie, la difficulté de la société et des institutions à reconnaître le statut de victime aux travailleurs du sexe constitue une forme de « punition » destinée à les « faire revenir dans le droit chemin ». « Quand il leur arrive des bricoles, on sous-entend qu’elles l’ont bien cherché parce qu’elles ont travaillé avec leur corps. » Thierry Schaffauser a lui aussi entendu trop souvent les policiers dire « c’est bien fait pour toi, on t’avait prévenue que ça allait arriver ». « Quand on dénonce des violences, on nous dit que, par essence, elles sont intrinsèques au travail sexuel, que nous nous mettons en danger et qu’il faut nous interdire d’exercer pour nous protéger », ajoute-t-il.

C’est ce que Gail Pheterson appelle « le stigmate de putain », et qui pèse tout particulièrement sur les travailleurs du sexe, remarque Mathieu Trochman. « C’est un rappel à l’ordre pour toutes les femmes. Dès que l’une d’elles affirme par exemple un goût pour la sexualité, dit trop clairement son désir sexuel, elle est susceptible de subir des violences qu’on doit comprendre comme des rappels à l’ordre d’une bonne sexualité féminine. » Si des progrès ont été réalisés ces dernières années, beaucoup reste à faire. Davantage protéger les victimes qui décident de parler, propose Thierry Schaffauser. Mieux comptabiliser les faits, en créant pourquoi pas un « observatoire » suggère Ovidie.

* « Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes », La Découverte, collection « Genre et sexualité », 2013

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