Policiers en Mai-68: « Ils voulaient détruire l’ordre public, on le représentait »

MEMOIRE A chacun son souvenir de Mai-68. Trois policiers, à peine plus âgés que les étudiants à qui ils ont fait face pendant plus d’un mois, se souviennent de leurs « événements »...

Caroline Politi
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Cinquante après Mai 68, certains slogans continuent de heurter les policiers.
Cinquante après Mai 68, certains slogans continuent de heurter les policiers. — AFP Archives
  • En Mai-68, tous les CRS et gardien de la paix sont mobilisés pour faire du maintien de l'ordre.
  • Cinquante ans après les événements, ils gardent à le souvenir d'un mois de scènes d'une grande violence. 

« C’était mon baptême du feu », sourit Pierre Deharbe. Et quel baptême. En 1968, le jeune CRS n’a que 27 ans, six ans de carrière au compteur, et n’a jamais mis les pieds dans une manif’. A son actif, quelques missions de sécurité routière et de sécurisation mais surtout de l’enseignement. « J’ai très vite été détaché dans des écoles pour être moniteur d’éducation physique », se remémore le policier retraité. Au début du mois de mai pourtant, alors que le mouvement étudiant grossit de jour en jour, que les ouvriers sont sur le point de le rallier, que la Sorbonne est occupée, la préfecture de police décide de rappeler tous ses détachés. « Disons que j’ai appris le maintien de l’ordre sur le tas. C’est peut-être le meilleur des apprentissages mais c’était quand même très violent. »

Dans le quartier latin, au cœur de la contestation, les manifestants battent le pavé quotidiennement, souvent jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Battre le pavé, façon de parler, car plus les jours passent moins il en reste au sol. Des bouteilles, pots de fleurs et des gazinières sont également régulièrement envoyés sur les forces de l’ordre depuis les étages des appartements. « Moi, j’ai eu plutôt de la chance, je n’ai reçu "que" des gros boulons de chemins de fer mais ça volait dans tous les sens », poursuit l’ancien CRS.

« Ils voulaient détruire l’ordre public, on le représentait »

Dès la mi-mai, les étudiants érigent des barricades en abattant des arbres, jettent les grilles qui entourent les troncs. « Il fallait casser du flic », résume Louis, sémillant retraité qui s’apprête à fêter son 80e anniversaire. A l’époque, ce gardien de la paix a sept ans d’expérience mais est très rarement engagé sur des missions de maintien de l’ordre. Des événements de Mai-68, il garde le souvenir d’un climat de « guerre civile » dans les rues de la capitale. « Ils voulaient détruire l’ordre public et on le représentait », résume-t-il, en feuilletant les anciennes coupures de journaux de l’époque, précieusement archivées.

Les coupures de presse archivées par Louis sur les événements de Mai-68
Les coupures de presse archivées par Louis sur les événements de Mai-68 - Caroline Politi/20 Minutes

La violence du mouvement en surprend plus d’un. « Quand je suis appelé, je me dis vraiment que ce n’est pas grand-chose, juste une manif’de plus », confie Jean*. Ce CRS, 28 ans à l’époque, est rompu à l’exercice. Il fait partie de la « brigade des moniteurs » envoyés sur des missions jugées périlleuses. En Mai-68, il sera en première ligne, chargé de tenir à distance les manifestants. « Rapidement, on s’est rendu compte qu’on n’était pas vraiment préparé pour cela. On voyait des copains se prendre des pavés, on faisait comme on pouvait. »

A l’époque, les tenues sont loin d’être adaptées. Les policiers, à l’exception des « moniteurs », sont encravatés, les tenues sont rigides, les casques sont si légers qu’ils sont surnommés « chapeaux de paille ». Aucune visière pour les protéger des projectiles. Quant aux masques, ils étaient si peu couvrants que l’utilisation des gaz lacrymogène est aussi incommodante pour les policiers que pour les manifestants. Aux jets de projectiles, les CRS répondent par des coups de « gommes à effacer le sourire », un bâton de défense, et des fusils lance-grenades (lacrymogène). A Paris, près de 2.000 policiers et gendarmes sont blessés en mai et juin. Côté manifestants, les chiffres sont flous car nombre d’entre eux ne se rendent pas à l’hôpital de peur d’être interpellés. Un étudiant est également tué par un éclat de bombe lacrymogène.

Cinquante ans après Mai 68, des policiers à la retraite se souviennent.
Cinquante ans après Mai 68, des policiers à la retraite se souviennent. - AFP Archives

Des slogans qui heurtent

A cette violence physique, s’ajoutent les insultes et les menaces. Près de cinquante après les « événements », Pierre n’a toujours pas digéré le célèbre slogan « CRS = SS ». « C’était une comparaison odieuse », s’emporte le policier. Le parallèle le touche d’autant plus que son oncle a été fusillé par les Allemands en 1944.

La virulence ne s’arrête pas aux barricades. Lorsque Louis rentre chez lui, son voisin le surnomme « Gestapo », empêche ses filles de jouer avec la sienne. Certains de ses collègues ont été obligés de changer leurs enfants d’école. « Il y avait un climat difficile, on était regardé de travers », se remémore le gardien de la paix, particulièrement dubitatif sur ces célébrations pour les 50 ans de Mai-68. « J’ai du mal à comprendre pourquoi la violence est mise à l’honneur. »