Figures du féminisme: Madeleine Pelletier, première interne en psychiatrie et féministe intégrale

SERIE (1/4) Plongeon dans le destin hors du commun de la première interne en psychiatrie et féministe avant-gardiste Madeleine Pelletier...

Oihana Gabriel

— 

Madeleine Pelletier, première femme interne qui s'habillait en homme et défendait un féminisme radical et précurseur des grandes avancées du XXe siècle.
Madeleine Pelletier, première femme interne qui s'habillait en homme et défendait un féminisme radical et précurseur des grandes avancées du XXe siècle. — Agence Rol / BNF

Cet été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, propose une série de portraits de figures féministes souvent oubliées. Aujourd’hui, rencontrez la première interne en psychiatrie et féministe avant-gardiste Madeleine Pelletier…

« Elle a payé tellement cher son engagement et on bénéficie tant de ses avancées », introduit Christine Bard, qui ne cache pas son admiration pour Madeleine Pelletier (1874-1939). Ce nom ne vous dit rien ? Méconnue, la première médecin diplômée en psychiatrie avait pourtant un siècle d’avance et s’est battue toute sa vie pour un féminisme aussi radical qu’intégral. Droit de vote, éducation, contraception, vêtements, mariage, elle rêve de tout bouleverser. « Encore aujourd’hui, elle fait polémique, car l’égalité sur tous les plans dérange encore », remarque Christine Bard, historienne et directrice du Dictionnaire des féministes* qui a remis en lumière ce destin hors du commun.

Destin extraordinaire et tragique

Cette grande figure du féminisme du XIXe siècle n’est pas née Madeleine Pelletier. « Elle a changé de prénom, choisissant Madeleine plutôt qu’Anne, comme pour renaître et se donner une nouvelle identité », précise la spécialiste du mouvement féministe. Née dans un milieu pauvre, Madeleine Pelletier, après un détour par l’ethnologie, réussit ses études de médecine. En 1904, elle devient la première femme interne en psychiatrie. Non sans difficulté… « Voici qu’une étudiante en médecine, Mlle Madeleine Pelletier, est victime d’une mésaventure pareille. Hier, on a refusé de l’admettre au concours de l’internat des asiles d’aliénés », dévoile cet article de La Petite République de 1902.

Le goût de la révolte arrive donc très tôt. « Elle ne s’est pas battue toute seule, nuance Christine Bard. C’est à cette occasion qu’elle se rapproche des féministes et que la lutte devient collective. En 1904, elle répond à une interview dans La Presse et présente son parcours comme une « victoire féministe », sans taire ses ambitions…

Franc-maçonne, militante à la SFIO, elle tentera toute sa vie de faire entendre ses convictions féministes par ses écrits, ses discours, ses actes aussi puisqu’elle pratique des avortements clandestins. Un engagement qui lui vaut une condamnation en 1939.


Madeleine Pelletier, alors hémiplégique après un AVC, est condamnée, non pas à la prison mais à l’asile… Ironie du destin, elle finira donc sa vie internée d’office dans l’asile même où elle a suivi son internat.

Féminisme intégral

Mais au-delà d’un exemple de femme qui s’est battue pour elle-même, elle revendique de nouveaux droits tous azimuts pour toutes les femmes. Une de ses tribunes dans les Annales politiques et littéraires du 27 octobre 1907 dévoile ses convictions avant-gardistes : « Pas plus que l’homme, la femme ne doit chercher sa raison d’être en dehors d’elle-même. (…) La maternité ne sera plus qu’un épisode dans son existence comme la paternité n’est qu’un épisode dans une existence masculine. Aujourd’hui, la plupart des femmes ne sont que des épouses de leurs maris, demain, elles seront avant tout elles-mêmes. »

 

Forte d’un passé où la méritocratie a toute sa place, « elle n’a pas d’illusion sur le comportement collectif des femmes, mais place son espoir dans le perfectionnement de l’être humain grâce à l’instruction, analyse Christine Bard. Parce que c’est sa vie : elle a pu faire une thèse de psychiatrie alors qu’elle vient d’un milieu très pauvre où on n’envisage pas faire les études. Plus on est instruit, plus on peut transformer la société. C’est pourquoi l’un de ses chevaux de bataille sera la lutte pour une éducation des femmes sans restriction, alors que l’instruction était encore très différenciée selon le genre. » Mais ce n’est qu’une toute petite partie de son programme pour les femmes de demain…

« Elle se définit comme une féministe intégrale, elle défend l’égalité dans tous les domaines, ce que beaucoup de féministes n’osaient pas envisager, reprend la spécialiste de cette figure du féminisme. Elle pense à des transformations profondes de la famille et surtout à la maîtrise de la fécondité comme une condition sine qua non de l’égalité. »

Mais l’historienne dévoile que son combat pour l’égalité touche « même des plans originaux, à l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs, par exemple l’accès à la violence légitime. Elle souhaite que les femmes puissent faire leur service militaire, qu’elles obtiennent le droit de laver leur honneur par le duel, qu’elles puissent se défendre seules. Elle-même portait un revolver sur elle, d’ailleurs. Quand on voit tous ces ateliers d’autodéfense féministes qui ne se mettent en place que depuis quelques années, on mesure son avant-gardisme… »

Précurseure

Que nous a légué cette femme, qui ne fut pas une icône, mais bien une grande figure du féminisme ? « C’est grâce à elle que le droit de vote est intégré au programme du Parti socialiste en 1906, répond l’historienne. C’est cette demande de citoyenneté qui deviendra la principale revendication féministe. »

On connaît plusieurs portraits de Madeleine Pelletier, habillée en homme. Une apparence masculine qui lui a valu bien des moqueries, notamment dans les journaux de l’époque. « Mlle Madeleine Pelletier peut être considérée comme le type le plus acharné de la féministe intégrale… Or, si elle est femme, elle enrage de l’être et elle fait tout pour qu’on oublie qu’elle l’est. »

Alors qu’on parle aujourd’hui de plus en plus d’un mouvement « no gender » qui refuse la binarité de la société, cette médecin affichait haut et fort ses cheveux courts et son pantalon au début du XXe siècle. « Sa théorie de la virilisation des femmes est fondamentale, décrypte Christine Bard. Elle fait déjà une distinction entre sexe et genre et elle estime que le genre féminin peut bien disparaître car il est le produit d’une position inférieure dans la société. "Les femmes doivent être des hommes socialement" écrit-elle, ce qui implique bien des changements… notamment vestimentaires. Elle souhaite la disparition du vestiaire féminin, car elle estime qu’il représente un comportement d’esclave qui tente de séduire le maître. »

Madeleine Pelletier, première femme interne qui s'habillait en homme et défendait un féminisme radical et précurseur des grandes avancées du XXe siècle.
Madeleine Pelletier, première femme interne qui s'habillait en homme et défendait un féminisme radical et précurseur des grandes avancées du XXe siècle. - Agence Rol / BNF

 

Cohérente et courageuse

Se vêtir en homme, pratiquer l’avortement au risque de se retrouver en prison, les actes de Madeleine Pelletier restent au diapason de ses convictions. « Ce qui me frappe, c’est sa cohérence et son courage, salue l’historienne. Elle renonce aussi à la vie sexuelle, elle écrit "j’ai choisi de ne pas faire l’éducation de mon sens génital". Car, pour elle, une femme libre doit rester dans le célibat pour échapper à toute position d’oppression et parce qu’elle a choisi de valoriser l’engagement et l’activité intellectuelle. »

Critiquée et oubliée

Son militantisme considéré par certains comme jusqu’au-boutiste lui vaudra des critiques acerbes. « Je ne voudrais pas paraître peu galant, même avec la doctoresse Madeleine Pelletier. Mais enfin, cette dame, qui prône des théories outrancières, a physiquement peu de choses communes avec le sexe faible. »

Et si les journalistes n’ont pas de mots assez durs pour cette docteure « no gender » avant l’heure, elle ne fait pas l’unanimité non plus au sein du mouvement féministe. « Les féministes de son temps lui reprochaient de correspondre à la caricature que les antiféministes diffusaient, résume Christine Bard. C’est-à-dire une femme qui renonce à la vie sexuelle, qui n’est pas mère à l’époque où l’identité féminine se résume à la maternité. Des critiques que Madeleine Pelletier rend bien. « Elle avait tendance à les mépriser car elle les trouvait trop timorées. Elle moque ainsi le "féminisme en dentelles" de la journaliste féministe Marguerite Durand, par exemple. Elle avait la dent dure ! »

Enterrée dans une fosse commune, longtemps gommée de l’histoire de France comme de l’histoire du féminisme, son destin et son combat ont été récemment sortis de l’oubli. Et une plaque en sa mémoire a été inaugurée à Paris en 2012. Madeleine Pelletier écrivait qu’elle était née trop tôt. Non sans raison.

* Dictionnaire des féministes, France XVIIIe - XXIe siècle, PUF, 2017, 32 euros.