VIDEO. Mai 68: «Quand les femmes acquièrent un droit, elles le payent derrière»

MAI 68 A l'occasion des 50 ans de mai 68, «20 Minutes» à invité Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe et Titiou Lecoq, journaliste et essayiste à débattre...

Propos recueillis par Oihana Gabriel
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Geneviève Fraisse, qui a vécu mai 1968 et analyse #metoo (à g.) a débattu avec Titiou Lecoq, féministe, journaliste et essayiste.
Geneviève Fraisse, qui a vécu mai 1968 et analyse #metoo (à g.) a débattu avec Titiou Lecoq, féministe, journaliste et essayiste. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • A l’occasion des 50 ans de mai 68, « 20 Minutes » propose un petit tour des avancées sociétales : éducation, police, féminisme…
  • Pour parler des droits des femmes, on a invité deux féministes de deux générations différentes : Geneviève Fraisse, qui a vécu mai 68 et Titiou Lecoq, qui a écrit sur le féminisme actuel.

Cinquante ans après mai 68, le mouvement #MeToo a remis sur le devant de la scène les combats féministes. 20 Minutes a organisé une rencontre entre deux femmes féministes : Geneviève Fraisse qui a vécu mai 68, étudié la pensée féministe, publié nombre d’essais et obtenu bien des honneurs en tant que philosophe au CNRS. L’autre, Titiou Lecoq, journaliste, blogueuse et écrivaine a sorti il y a quelques mois Libérées, le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale*. Débat à deux voix sur le féminisme de 1968 et de 2018, la disqualification, la charge mentale…

Est-ce que mai 68 a été une révolution portée uniquement par les hommes ou les femmes ?

Geneviève Fraisse : On le vit de façon mixte, dans les manifs comme dans les AG. C’est très clair, en mai, des femmes, j’en vois aux tribunes. En septembre, les hommes ont repris le pouvoir.

Titiou Lecoq : Je me souviens de ma mère qui me raconte que dans les réunions de syndicats, à une certaine heure les hommes disaient « bon, les femmes on vous dit au revoir parce que c’est l’heure de préparer le dîner ». Quand j’ai commencé à militer à 20 ans, j’ai vu la même chose. Ils ne le disent pas de la même façon mais la nourriture, c’est encore une affaire de femme.

Quand est-ce que vous vous êtes dit je suis féministe ?

G. F..: Je ne sais pas comment ni pourquoi je suis devenue féministe. C’était évident.

T. L. : Pour moi aussi, ça a toujours été là. Par contre, je me suis leurrée. Avant, j’étais féministe pour défendre les autres femmes. Mais ma vie aussi est le reflet de cette société profondément sexiste. En vieillissant, je me suis rendu compte que si on ne m’écoute pas en réunion c'est parce que je suis une femme. 

G. F. Moi, cette discrimination je l’ai apprise tôt. Je savais à 15 ans que je voulais faire de la philo. J’ai bien compris que pour les garçons, être une femme et intellectuelle, c’était une contradiction féroce. Et c’est toujours le cas. J’ai réussi à faire ce que je voulais. Mais jusqu’à aujourd’hui, je croise des collègues qui ont un moment de condescendance à mon égard. Pas parce que je suis femme, mais parce que je travaille sur les femmes. Même avec mes petites médailles ça continue…. Le sexisme, c’est d’abord de la disqualification, la discrimination est une conséquence éventuelle.

T. L. : La légitimité et la puissance intellectuelle, c’est avec du poil, c’est masculin encore aujourd’hui.

G. F. : Pour moi, c’est une des choses qui a le moins évolué.

Est-ce qu’il y a eu un avant et un après l’affaire Weinstein ?

G. F. : C’est une rupture historique, une révolte. Et on est encore dedans, tous les jours il y a de nouvelles initiatives.

T. L. : Pour moi, ça a commencé avec DSK, Baupin et Weinstein et les vagues sont de plus en plus fortes. Je pense qu’avec le recul on va se rendre compte que ça a été énorme. Même si on entend parfois qu’on va trop loin…

G. F. Ce n’est pas le mouvement qui se tait, ce sont les autres qui organisent la résistance. On vit un moment subversif, c’est normal que les dominants protègent leurs acquis. Le féminisme, c’est politique. Mais encore une fois ça s’inscrit dans une continuité. Nous nous mobilisons à la fin des années 1970 pour que le viol ne soit plus un délit, mais un crime. Et on avait des réactions du genre on va envoyer les hommes pauvres en prison…

"Avec #MeToo, ce qui est complètement nouveau, c’est que ça concerne tout le monde. De mémoire de féministe, je n’ai jamais vu ça."
Geneviève Fraisse, historienne, philosophe et féministe a évoqué mai 68, #metoo et le féminisme d'aujourd'hui avec Titiou Lecoq à 20 Minutes.
Geneviève Fraisse, historienne, philosophe et féministe a évoqué mai 68, #metoo et le féminisme d'aujourd'hui avec Titiou Lecoq à 20 Minutes. - O. Gabriel / 20 Minutes

 

Est-ce que #MeToo fait aussi bouger les lignes du côté de la définition de la virilité ?

T. L. Oui, mais c’est un frémissement de réflexion… C’est compliqué de s’admettre en position de dominant. Cela veut dire que sa carrière, on ne la doit pas forcément uniquement à ses compétences.

G. F. Avec #MeToo, ce qui est complètement nouveau, c’est que ça concerne tout le monde. De mémoire de féministe, je n’ai jamais vu ça. Toutes les femmes, mais aussi tous les hommes ont fait du rétropédalage. Moi la première, j’avais classé des choses désagréables, un exhibtionniste par exemple…

T. L. Certains hommes se posent la question : est-ce que j’ai été un jour agresseur ? C’est nouveau et très fort.

Titiou, vous écrivez que les femmes sont devenues des « cumulardes ». Est-ce que pour vous que le féminisme des années 1970 n’est pas allé assez loin ?

T. L. : Je pense que le système est très puissant ! Quand les femmes acquièrent un droit, elles le payent derrière. Après la loi sur l’IVG, dans ma génération on entend beaucoup : "vous avez choisi d’être mère, donc vous devez vous sacrifier". La pression sur les mères de jeunes enfants est de plus en plus forte.

G. F. : Je suis de la génération des chanceuses ! Ma mère était intellectuelle et on voyait qu’avec trois enfants en trois ans, la maternité, elle l’avait subie. Pour moi, c’était évident grâce à la contraception que je ferai les deux choses, enfants et vie intellectuelle, avec plaisir. Par contre, que les droits des femmes soient réversibles, c’est sûr ! Ce qui change je pense, c’est la question de l’emploi et de l’autonomie économique. Je vois à quel point l’évolution de l’emploi peut abîmer les droits de femmes. Si on s’arrête pour élever ses enfants et que vous ne vous entendez plus avec votre partenaire, vous ne partez pas… Il faut de la force économique pour agir. La façon dont on est en train de réduire les emplois va évidemment pénaliser plus les femmes que les hommes. C’est le challenge du XXIe siècle,

Sans pouvoir économique, impossible de dénoncer le sexisme ?

G. F. : Les actrices ne peuvent lancer #MeToo que parce qu’elles ont un pouvoir économique.

T. L. : Je ne suis pas sûre que la position de pouvoir soit si importante. Au moment de l’affaire Weinstein, je suivais le mouvement des femmes agents d’entretien à la Gare du Nord. Elles n’ont pas attendu des actrices américaines pour attaquer leur employeur pour harcèlement sexuel… Dans l’affaire DSK, c’est une femme de chambre qui dénonce.

"Le choc de découvrir qu’en fait en s’installant en couple, les femmes ont la charge ménagère, cela devient insupportable."
Titiou Lecoq, journaliste et blogueuse, qui a publié en 2017 Libérées, un essai sur le féminisme.
Titiou Lecoq, journaliste et blogueuse, qui a publié en 2017 Libérées, un essai sur le féminisme. - O. Gabriel / 20 Minutes

 

Dénoncer la charge domestique et mentale est-ce vraiment récent ?

G. F. : Pas du tout ! On en a beaucoup parlé, mais avec d’autres mots. On critiquait la double journée et le travail domestique gratuit. Mais à chaque fois, la lutte féministe est résumée par un catalyseur : avortement pour les années 1970, parité politique dans les années 1990, violence sexuelle avec #MeToo aujourd’hui, mais c’est beaucoup plus global. Déjà au 19ème siècle, les féministes parlent de tout. Représenter le féminisme par des vagues et non une continuité, c’est faux et grave. Il y a des gestes féministes dans l’Antiquité, à la Révolution française, puis les Saint-Simoniennes en 1830 qui commencent à dire « nous ». Et ce « nous » ne s’est jamais arrêté.

T. L. : Mais quand on parle des féministes des années 1970, on ne pense pas tout de suite aux tâches ménagères. En faisant mes recherches, je me suis rendu compte que dès cette époque, la question est sur la table. Mais on a eu dans les années 2000 un renforcement des impératifs domestiques des femmes. Il y a la question écologique et ça prend plus de temps de faire soi-même, les couches lavables, faire ses compotes… Et après il y a un poids des réseaux sociaux et notamment Instagram qui réactive le côté « bonne ménagère ». Sur certaines photos d’aujourd’hui, on a l’impression de voir des femmes des années 1950 ! Nous, on a cru qu’on était à égalité. Le choc de découvrir qu’en fait en s’installant en couple, les femmes ont la charge ménagère, cela devient insupportable.

G. F. Pour moi, tout a coïncidé. Mais simplement à l’époque, on ne s’installait pas toujours avec nos compagnons…

T. L. Mais les loyers étaient moins chers !

G. F. Financièrement, ce n’est plus du tout possible. Il y a même des gens qui se séparent mais restent sous le même toit pour des questions économiques…

* Libérées, le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Ed. Fayard, octobre 2017, 17 €.