«On devrait pouvoir être prêtre et marié», estime David Gréa, ex-curé marié et père de famille

INTERVIEW Dans « Une vie nouvelle », à paraître ce mercredi, l’ex-prêtre David Gréa revient sur son parcours, son mariage et la fin de son ministère...

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Après une quinzaine d'années de prêtrise, le père David Gréa a dû quitter son ministère pour vivre son amour avec celle qui est devenue son épouse et la mère de son fils.
Après une quinzaine d'années de prêtrise, le père David Gréa a dû quitter son ministère pour vivre son amour avec celle qui est devenue son épouse et la mère de son fils. — JEFF PACHOUD / AFP
  • Dans « Une vie nouvelle », en librairie ce mercredi, David Gréa, qui a autrefois été prêtre, raconte son parcours.
  • Tombé amoureux, celui qui avait voué sa vie à Dieu a dû renoncer à la prêtrise pour se marier et fonder une famille.
  • David Gréa, qui souhaiterait prêcher de nouveau, consacre aujourd’hui son quotidien à sa famille et à sa nouvelle activité de coach.

Sa vie, c’était Dieu, la prière et ses fidèles. Durant plus d’une quinzaine d’années, le père David Gréa a trouvé le bonheur dans la prêtrise. Un épanouissement spirituel qui n’a toutefois pu contrer le sentiment d’extrême solitude ressenti une fois le soir venu. Tombé amoureux, l’homme a décidé de vivre son amour, qui lui a coûté la prêtrise. Dans Une vie nouvelle * (éd. Les Arènes), à paraître ce mercredi, David Gréa raconte son parcours, ses choix de vie et fait part de son envie de retrouver la prêtrise. Aujourd’hui marié et heureux papa d’un petit garçon, l’ex-curé aurait aimé pouvoir concilier son ministère et sa vie de famille, mais David Gréa ne se pose pas pour autant en militant du mariage des prêtres et consacre son nouveau quotidien à sa famille et à son activité de coach.

Vous avez grandi dans une famille croyante et pratiquante. Votre vocation vous est-elle venue de là ?

Absolument pas ! Il y a toujours eu dans ma famille une foi très concrète, une volonté forte de mettre en œuvre l’idée que mes parents se sont forgée de la bonté. C’est quelque chose qui m’a profondément marqué, et j’ai toujours éprouvé une foi intense et un amour pour Jésus, mais même si aider l’autre était une chose naturelle à la maison, jamais je n’avais imaginé une seule seconde devenir prêtre durant mes jeunes années. D’ailleurs, mes parents et mes frères et sœurs ont été les premiers surpris lorsque je leur ai annoncé mon intention d’entrer au séminaire.

Un jour, un prêtre m’a demandé si j’avais déjà songé à suivre cette voie, et j’ai ri. Puis, au cours d’une retraite spirituelle, un autre prêtre m’a posé la même question. Je n’ai pas senti un appel de Dieu, mais des éléments, des rencontres et des lectures m’ont mené à cette évidence. Je suis entré au séminaire, j’ai appris, voyagé, puis j’ai été ordonné prêtre, et nommé dans ma paroisse à Lyon.

Cela a-t-il suffi à votre plein bonheur ?

J’ai mené une vie de prêtre tout à fait trépidante, chaque année m’a apporté plus de bonheur que j’imaginais pouvoir en recevoir. Je me suis donné beaucoup de défis à accomplir : pour moi, la foi a toujours été quelque chose de très actuel. Dès mon arrivée dans ma paroisse, j’ai cherché comment la foi pouvait faire du bien aux fidèles, les ouvrir au monde, et tenté de comprendre pourquoi d’autres avaient cessé de venir à l’église. Dès lors, j’ai eu à cœur de faire de ma paroisse un lieu où les fidèles se sentent bien, en confiance, apaisés et comme à la maison. La musique a trouvé sa place dans les offices, nous avons développé de nouveaux ateliers, des soirées de prières, trouvé une manière de toucher les gens. Je voulais que tous se sentent à l’aise, pas obligés ou gênés par un cadre et des rituels un peu stricts, des chants qu’ils ne connaissaient pas forcément par cœur.

Il s’agissait de renouveler le lien qui unit les fidèles à leur paroisse, au-delà du prêtre qui officie. Je ne voulais pas qu’après mon départ (j’avais un mandat de 6 ans), la ferveur et le bien-être des paroissiens ne retombent. Je voulais qu’ils gardent ce lien avec une foi qui les ressource.

Et comment devient-on un prêtre moderne ?

En allant voir ailleurs ! En Angleterre, aux Etats-Unis, en Egypte, etc. C’est en se nourrissant de l’expérience des autres que l’on peut gagner en clairvoyance et comprendre ce qui peut manquer ici et maintenant. Sortir du cadre établi, ne pas être dans la pure reproduction de ce qui s’est toujours fait auparavant, et imaginer une vision à long terme de ce que l’on souhaite mettre en place.

C’était au-delà du développement de nouvelles activités, pour moi, c’était l’incarnation de ce que devait être le cœur de l’Eglise dans ce qu’elle a de plus fédérateur. Et ça a fonctionné, ma paroisse a accueilli de nombreux nouveaux fidèles. Les gens venaient et revenaient.

Pourtant dès le départ, vous entendez cette petite voix qui vous martèle le poids de la solitude et du célibat…

C’est vrai, dès le début de ce chemin, j’ai redouté la solitude, et craint que le célibat ne soit trop dur à vivre. J’avais facilement quitté ma petite amie en entrant au séminaire, je savais que j’allais m’épanouir dans la prêtrise. Cela m’a apporté tellement de bonheur, que durant les premières années, une grande confiance m’a porté, je n’y pensais pas trop, je n’en avais pas le temps ! Pendant le séminaire, on est comme dans une bulle. Et j’étais persuadé qu’au besoin, ma foi me ferait découvrir une force qui me permettrait de surmonter ce sentiment. Je ne m’appesantissais pas sur le manque, je me concentrais sur le bonheur éprouvé chaque jour.

Mais cette petite voix se fait entendre de manière progressive, revenant dans ma tête de plus en plus fort. Avec le temps, j’ai réalisé que je parlais de textes sacrés pleins d’amour et que dans le même temps, je devais laisser une partie de moi endormie. A l’époque je m’en étais ouvert à mon évêque, qui m’avait écouté, et répondu : « le célibat est une croix ». Je crois qu’au fond de moi, j’ai toujours eu la conviction que l’envie d’avoir quelqu’un à mes côtés ne me quitterait pas et que je rencontrerais quelqu’un qui occuperait mon cœur. Et j’ai rencontré Magalie et je suis tombé amoureux. Tout mon entourage proche m’a dit : « on savait que ça arriverait, mais on ne savait pas quand ».

Avez-vous tenté de renoncer à cet amour ?

On s’est rencontré en 2015, mais ni Magalie ni moi n’avions d’arrière-pensée, ou l’idée que notre relation puisse se transformer en amour. Nous avons monté un projet lié à ma paroisse, avons passé du temps ensemble dans ce cadre et avons appris à nous connaître. Au départ, ce n’était pas encore de l’amour, mais on a rapidement senti que c’est plus que de l’amitié. On en a parlé très clairement, sans précipiter les choses. Puis on est tombé amoureux.

A ce moment-là je n’ai pas de cas de conscience. Je sais que je vais vivre cet amour, et que je suis heureux comme prêtre.

Mais avez-vous cru pouvoir concilier les deux ?

Pour moi l’amour ne s’oppose ni à la foi ni au ministère. On devrait pouvoir être prêtre et marié, mais aujourd’hui cela contrevient aux règles de l’Eglise. Alors dans un premier temps, on a continué comme ça, tout allait pour le mieux : j’étais épanoui et cela se ressentait jusque dans mes prêches.

On ne faisait pas de projets, il fallait d’abord que je parle à mon « chef ». Donc je suis allé voir le cardinal Barbarin, et je lui ai dit que j’étais heureux dans la prêtrise, mais que je ne resterais pas célibataire. Il m’a alors confié avoir évoqué la question avec le pape François, qui a tenté sans succès d’ouvrir le débat. Magalie m’avait dit que seul le pape pourrait faire évoluer notre situation. Donc j’ai dit au cardinal que je voulais bien en parler directement avec le pape.

Et le pape vous a reçu. Que vous a-t-il dit ?

Il m’a posé beaucoup de questions et m’a écouté profondément. Mais je ne suis pas un militant anti-célibat de prêtres, je lui ai parlé de mon cas, qui doit être partagé par d’autres hommes d’église. Il ne m’a pas dit de renoncer, ou que j’avais tort, il m’a demandé d’être patient.

Je ne pouvais plus attendre, mais ses mots m’ont conforté dans mon choix, j’étais en paix. Mais s’il a le pouvoir de changer l’Eglise, le pape n’avait pas la possibilité de faire quoi que ce soit pour moi, c’est entre les mains du cardinal Barbarin que se jouait mon avenir de prêtre. Je pensais pouvoir finir les quelques mois de mon ministère dans ma paroisse lyonnaise, mais il en a décidé autrement et m’a congédié. Il m’a annoncé au lendemain d’une messe dominicale que cela avait été la dernière. Ç’a été soudain et brutal.

Aujourd’hui vous êtes père de famille, à quoi ressemble votre vie, la prêtrise vous manque-t-elle ?

Je suis un homme, un mari et un père heureux, la vie de famille change tout. Ce que j’espérais à l’époque : tisser une histoire commune intime, avec une dimension de tendresse, connaître l’amour conjugal et la paternité : tout cela s’est réalisé et c’est extraordinaire. Ça me complète.

Aujourd’hui, je me sens toujours prêtre, j’aimerais retrouver un ministère. Mais faute de pouvoir le faire, je poursuis ma vie spirituelle, j’échange avec beaucoup de gens, je les aide, les conseille. Les facultés que j’exerçais en tant que curé, je les mets aujourd’hui en œuvre dans ma nouvelle activité de coach**, et ça me plaît !

 

Une vie nouvelle. Prêtre, marié, heureux, éditions Les Arènes, 18 euros, en librairie le 18 avril.