VIDEO. Pionne de banlieue: «Les insultes sont si fréquentes dans certains collèges, qu’elles ne sont plus sanctionnées»

INTERVIEW Dans « Survaillante » qui parait ce jeudi, Nora Bussigny, étudiante en lettres, raconte son expérience de pionne dans un collège difficile de banlieue parisienne…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Illustration harcèlement scolaire au collège
Illustration harcèlement scolaire au collège — DURAND FLORENCE/SIPA
  • Dans «Survaillante», Nora Bussigny raconte notamment les violences physiques et verbales entre élèves dont elle a été témoin.
  • Selon elle, les jeunes filles sont particulièrement malmenées.
  • Elle a aussi assisté à des manifestations d’homophobie dans les établissements où elle a travaillé.
  • Selon elle, l’Education nationale devrait renforcer la présence des adultes dans les établissements les plus « chauds ».

Ce sont les vigies des collèges et des lycées. Pourtant le rôle des surveillants (ou assistants d’éducation) n’est pas valorisé dans la société. Dans l’ouvrage Survaillante qui sort ce jeudi, Nora Bussigny, étudiante en lettres, raconte son expérience pendant un an dans un collège classé REP de banlieue parisienne. Un témoignage précieux sur les violences scolaires et la difficulté pour les établissements d’y répondre efficacement.

 

Nora Bussigny, pionne.

Etre surveillant, c’est bénéficier d’un poste d’observation privilégié du monde adolescent et pourtant ce rôle ne semble pas valorisé dans la société…

Oui, car c’est un poste estudiantin, souvent précaire que l’on peut exercer seulement 6 ans. Pourtant notre rôle est très utile, car nous sommes aux avant-postes de tout ce qui trame dans l’établissement. L’Education nationale ne valorise pas non plus suffisamment ses assistants d'éducation. Car cela fait 3 ans que je suis pionne dans différents établissements et je constate que nous sommes toujours en sous-effectifs alors que le nombre d’élèves progresse ces dernières années.

Les élèves semblent souvent dans un rapport de force avec les assistants d’éducation, comment l’expliquez-vous ?

Pour les élèves, le surveillant est à la fois une incarnation de l’autorité et un confident que l’on tutoie. Ils se sentent souvent trahis lorsque l’on endosse notre rôle d’encadrant qui veille au respect des règles après avoir discuté avec eux dans la cour. Ce qui peut susciter une forme de rejet chez eux. Et si les élèves d’établissements difficiles sont parfois insultants et agressifs avec nous, c’est aussi parce qu’ils ont l’impression que c’est la seule manière de se faire respecter.

Vous avez été le témoin de nombreuses bagarres entre élèves et vous racontez vous être sentie impuissante. Les établissements « chauds » ont-ils les moyens humains de réduire ces conflits ?

Non, pas vraiment car les assistants d’éducation sont toujours en sous-effectifs. Un jour, dix bagarres ont éclaté en même temps dans la cour. J’étais dépassée, c’était l’anarchie totale. J’ai même pris un coup perdu dans la tempe en voulant séparer des élèves. Au final, c’est grâce à l’intervention de plusieurs enseignants que la situation s’est calmée.

Vous racontez avoir été choquée des insultes continues que s’échangent les élèves. Comment expliquez-vous cette banalisation de la violence verbale ?

Sur les réseaux sociaux, les insultes sont monnaie courrante. Les élèves perdent la notion des mots et s’invectivent sans cesse et sans avoir conscience de la portée de leurs paroles. Nous les pions, nous les reprenons. Mais ces insultes entre élèves sont tellement fréquentes dans certains collèges, qu’elles ne sont plus sanctionnées par la direction. Ce qui amplifie encore le phénomène.

Il y a aussi les violences et le harcèlement que subissent certaines élèves, comme Louna qui a fait une tentative de suicide ou Lucie qui a vu des photos d’elle nue se propager dans le collège. Estimez-vous que les établissements luttent suffisamment contre les violences sexistes ?

Non malheureusement pas, alors que les jeunes filles sont très malmenées. Dans le collège de REP où j’ai travaillé, elles étaient constamment jugées par les garçons, qui commentaient leur apparence physique. Et si une fille se maquillait, elle était considérée comme « facile ». Ce qui poussait les filles à adopter un look masculin (vêtements informes, pas de maquillage) pour ne pas être décrédibilisées. Et ce qui est fou, c’est que les filles ne sont pas du tout solidaires entre elles. C’est à celle dont la réputation tombera la première. Dans ces cas-là, les autres l’enfoncent. Par ailleurs, dans tous les établissements où j’ai travaillé, les plus aisés comme les plus difficiles, des photos d’élèves nues circulent de portable en portable. Ces filles cèdent à la demande d’un garçon de peur d’être rejetée, sans avoir conscience de ce qu’elles font. Lorsque j’ai été au courant de ce type d’agissements, j’ai essayé d’influer sur ces garçons en leur demandant comment ils réagiraient si cela arrivait à leur sœur. Cela a été parfois efficace. Mais, après tout ce que j’ai vu, je pense qu’il est urgent de mettre en place des cours de respect de la femme dans les collèges et lycées.

Dans le collège où vous avez été affecté, l’homophobie faisait rage. L’Education nationale est-elle trop laxiste par rapport à ce phénomène ?

Oui, je crois que le problème est minimisé alors que c’est une catastrophe dans la beaucoup d’établissements. Les insultes homophobes fusent. Les élèves assument d’ailleurs très bien leur homophobie. Sont-ils influencés par certains rappeurs ? Là aussi, je pense qu’il faudrait multiplier les interventions d’associations de lutte contre l’homophobie dans les établissements…

A vous lire, les sanctions prises à l’égard des élèves en cas de dérive ne semblent pas très efficaces…

Une heure de colle, ça ne sert à rien, car l’élève ne s’interroge pas sur ses agissements. Il faudrait mettre en place des punitions plus éducatives, comme des tâches d’intérêt général par exemple, qui pourraient leur permettre une meilleure prise de conscience. Je pense aussi qu’un psychologue devrait aussi être à temps plein dans les établissements les plus difficiles. Car beaucoup d’élèves vivent dans la pauvreté, au sein de familles monoparentales en difficultés ou sont confrontés à des problèmes de violences. Si on prenait davantage en compte leurs problèmes, le climat scolaire y gagnerait certainement.

Vous déclarez que devenir pionne vous a fait mûrir vite, pourquoi ?

Le fait d’avoir connu une expérience dans un collège difficile où les sentiments sont exacerbés m’a fait progresser humainement. Avant cette expérience, j’étais belliqueuse. Mais en rencontrant des élèves qui étaient plus en colère que moi contre beaucoup de choses, j’ai appris à relativiser. Je n’étais pas très empathique et je le suis devenue beaucoup plus.

 

*Survaillante, Nora Bussigny, éditions Favre.