VIDEO. Comment l'école peut sensibiliser les jeunes aux risques du porno?

SEXUALITE Alors que le gouvernement réfléchit à une régulation de la pornographie pour les jeunes, gros consommateurs de porno, voici quelques pistes pour imaginer comment l'Education nationale peut s'emparer de cette question...

Oihana Gabriel

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Aujourd'hui, les adolescents peuvent regarder du porno sur tous les écrans et tout le temps avec les smartphones.
Aujourd'hui, les adolescents peuvent regarder du porno sur tous les écrans et tout le temps avec les smartphones. — Pixabay
  • Selon une enquête exclusive Opinion Way auprès du panel #MoiJeune de 20 Minutes, les 18-30 consomment tôt et souvent du porno et ont un rapport décomplexé avec ces images.
  • Si l’interdire semble impossible, une éducation à la sexualité semble une piste intéressante pour une majorité de ces jeunes.
  • Mais comment parler de porno à l’école ? 20 Minutes se penche sur cette question indispensable alors que la lutte contre les violences sexuelles et les stéréotypes de genre est au cœur de l’actualité.

« Merci qui ? Merci Jacquie et Michel ! », voilà le genre de vanne courante chez les collégiens, qui souvent en ignorent l’origine. Etre confronté à des images pornos de façon précoce peut parfois avoir des conséquences néfastes : renforcer les stéréotypes, oublier respect et tendresse, encourager complexes et injonctions pour des adolescents en pleine construction. Sensibiliser aux risques du porno serait-il alors incontournable ?

Selon une enquête exclusive Opinion Way auprès du panel #MoiJeune de 20 Minutes*, 90 % des jeunes estiment que le porno ne reflète pas la réalité de la sexualité. Une donnée rassurante… à relativiser. Pour Patrick Ayoun, pédopsychiatre, tout dépend de l’âge. Car si un jeune adulte différencie bien cinéma et relation sexuelle, « c’est assez redoutable au moment de l’entrée dans la puberté entre 10 et 14 ans. A ces âges, le corps change, les tensions sexuelles les travaillent et il y a une quasi-impossibilité à se repérer entre fantasme et réalité. Dans ces représentations venues du porno, on assiste à une scission entre le respect sans sexe d’un côté et de l’autre une sexualité ensauvagée. »

Déni des risques

Avec des conséquences ? Pour certains adolescents vulnérables en tout cas. « Certains se mettent à utiliser ce qu’ils voient comme modèle et à agresser sexuellement, reprend le médecin responsable de la filière adolescents à l’hôpital Charles-Perrens à Bordeaux. Quel que soit d’ailleurs leur genre ou leur orientation sexuelle ! Quand on interroge des agresseurs sexuels, ils disent spontanément qu’ils voulaient répéter une scène précise vue dans un porno. »

Mais le porno est-il si dangereux ? Pas de l’avis de notre panel jeune. 31 % pensent que le porno n’a pas eu d’impact sur leur vie sexuelle, 23 % un effet négatif et 51 % un impact positif. Déni ou rapport décomplexé difficile à comprendre pour les générations qui n’ont pas grandi avec un smartphone greffé à la main ? 

Pour Patrick Ayoun, rien de très surprenant car le public en général et les jeunes en particulier nient les effets des images imposées. « C’est compliqué de conscientiser cet impact. Un peu comme pour les anorexiques, la présentation dans les magazines d’une beauté maigre ajoute des complexes. De la même manière, on peut se dire que le porno vient imposer à l’insu de tout le monde les canons d’une sexualité performante. Pour des gens un peu fragiles, cela peut jouer comme une sorte de repère de ce qu’il faudrait être et faire. »

Rappeler lois et définitions

D’où l’intérêt de faire de la prévention. Une piste jugée intéressante pour 61 % des jeunes de notre sondage. Une sensibilisation pas forcément évidente à faire pour les parents et géniteurs.

Mais un sujet que l'école aborde parfois dans certains cours de SVT. Depuis 2003, les élèves devraient normalement bénéficier d'un cours sur la sexualité trois fois par an du CP à la Terminale. Un objectif encore loin d'être atteint.  A l'Education nationale, Antoine Boulangé  forme certains enseignants volontaires pour parler de sexualité. Et pour évoquer le porno, il commence par rappeler la loi, rarement connue : montrer des images pornos à un mineur sans son accord, c’est de la corruption de mineur… Un délit puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende.

« Revenir aux définitions est un passage important, ajoute Patrick Ayoun. Il faut se méfier de certains termes, par exemple dans certains quartiers populaires, le respect ça veut dire je frappe pour m’imposer. »

« Le sexe de Rocco Siffredi, ce n’est pas non plus la réalité »

Faut-il proposer des cours où les adolescents décrypteraient les images pornographiques sans pour autant visionner des films X, comme certains lycées américains l'expérimentent ? Moins de la moitié de notre panel y adhère. Les enseignants risqueraient de choquer, voire de susciter la curiosité de ceux qui ne connaissent pas ces images. D’autant que l’âge moyen de la découverte du porno tourne autour de 14 ans, « tous les enfants de 10 ans ne baignent donc pas dans le monde du porno », nuance Antoine Boulangé. « Éduquer à la part érotique de la vie amoureuse et affective oui, à la part pornographique non, tranche le médecin. À la limite, ça serait plutôt éduquer à le repérer, à s’en défendre, à pouvoir en parler, à éviter la fascination. »

Mais alors comment sensibiliser sans montrer et sans brusquer ? Pour Antoine, formateur, les enseignants doivent surtout rappeler que « ces images sont scénarisées. Les enfants savent que les sabres lasers de Star Wars n’existent pas, il faut leur expliquer que le sexe de Rocco Siffredi, ce n’est pas non plus la réalité. De même, il faudrait aborder la question de la représentation des femmes soumises en éduquant aux médias plus largement. »

Aborder les choses de façon globale, c’est aussi l’avis de Patrice Huerre, pédopsychiatre. « D’un côté, je pense qu’il faut que l’école fasse une sensibilisation aux risques des écrans, pas seulement en termes de dépendance, mais aussi parce que cela peut véhiculer des images violentes, du porno, des fake news… Qui peut être complété par un deuxième pan : une éducation à la santé qui englobe respect de soi, de son corps, de l’autre en balayant tout ce que l’adolescent peut rencontrer sur son chemin : porno, drogues, sommeil, alimentation… Ce qui me semble fondamental, c’est d’apprendre l’esprit critique, soutenir ses propres opinions, c’est ce qui a de plus dur à ces âges-là où l’on veut suivre le groupe. »

Messages selon les âges

Si ces images pornographiques peuvent faire des ravages, les conséquences diffèrent selon les âges. « Pour les petits enfants, c’est étrange, monstrueux, parfois traumatisant, reprend le Dr Ayoun. Alors qu’au moment de la puberté, le porno peut fonctionner comme une autorisation d’assouvir ses fantasmes directement sans prendre en compte l’autre. » Mieux vaut adapter son discours au niveau des élèves.

« Jusqu’au CM1, on évoque plutôt respect de l’autre, la pudeur, mais pas plus, reprend le psychiatre. Du CM2 au collège, je pense que l’intervention peut aller plus loin avec deux personnes, l’infirmière scolaire et le professeur de SVT par exemple. Ainsi, l’une parle et l’autre peut être attentive aux visages qui se crispent, sortir l’élève qui a besoin d’une écoute personnalisée. »

Passer par des films sur la rencontre amoureuse, des jeux de rôles, peuvent aussi éviter les clichés et le rire obligé face à des images qui choquent ou font peur. « Les adolescents ne veulent surtout pas perdre la face, alors on fait le fort ou on rigole », reprend Patrick Ayoun. Au lycée, on peut parler clairement de porno. En insistant sur les stéréotypes véhiculés, la violence, comment on surmonte l’angoisse de pas être à la hauteur, les complexes d’infériorité. Le problème majeur des ados, c’est la coupure entre le courant tendre et le courant sexuel. »

* Etude OpinionWay pour 20 Minutes réalisée en ligne du 3 au 4 avril 2017 auprès d’un échantillon représentatif de 1179 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas).

Si vous avez entre 18 et 30 ans, vous pouvez participer au projet « #MOIJEUNE », une série d’enquêtes lancée par 20 Minutes et construite avec et pour les jeunes. Toutes les infos pour vous inscrire en ligne ici.