VIDEO. Education à la santé: Comment les enseignants sont-ils formés pour parler de sexualité?

SEXUALITE Depuis 2003, les enseignants sont tenus de proposer des cours sur la sexualité du CP à la terminale, mais comment sensibiliser sans choquer ? « 20 Minutes » a participé à une formation de professeurs des écoles et psychologues…

Oihana Gabriel

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A l'Espé, Antoine dispense une formation à l'éducation sexuelle aux enseignants du premier et second degré ainsi qu'à des psychologues en master 2.
A l'Espé, Antoine dispense une formation à l'éducation sexuelle aux enseignants du premier et second degré ainsi qu'à des psychologues en master 2. — O. Gabriel / 20 Minutes

« Aujourd’hui, il arrive que des enfants en CM2 demandent ce que veut dire fellation », alerte Antoine Boulangé, formateur à l’Education nationale. Ce jeudi matin, une trentaine d’enseignantes et psychologues de l’Education nationale suivent sa sensibilisation à l’éducation sexuelle à l’Ecole supérieure du professorat et de l’éducation (Espé) de Paris. Un cours qui s’inscrit dans une formation initiale plus étendue, l'éducation à la santé, dispensée par un trio : professeurs de SVT et d’EPS, psychologue. Car le bien-être, le sommeil, l’activité physique, le corps suscitent des questions à tous les âges et dans toutes les disciplines. Et mêler les professions aussi bien du côté des enseignants que des stagiaires enrichit les échanges.

Des toilettes bleu et rose…

Parmi les sept séances, deux se penchent sur l’éducation sexuelle. Ou comment susciter questions et réflexion sur ce thème ô combien tabou sans choquer et sans oublier les messages importants. String, excision, cyberharcèlement, porno et stéréotypes, le formateur balaie bien des thèmes qui peuvent surgir lors d’un cours sur la vie sexuelle. Antoine, professeur de SVT pendant vingt ans et formateur depuis 2010, commence son cours par quelques images chocs : une photo de toilettes rose et bleu dans une faculté et autres publicités sentant fort les clichés.

Un quiz pour rappeler les lois

Consentement, respect, contraception, puberté, Antoine propose des jeux pour aborder bien des questions à adapter dans sa classe. Histoire de rendre ludique la découverte, ou le rappel, des lois rarement maîtrisées sur le bout des doigts, les stagiaires s’adonnent à un exercice pratique. « Un homme a le droit de refuser d’être père » s’affiche en gros au tableau. Une majorité manifeste son accord en se déplaçant vers la ligne "Oui". Mais, comme souvent, la réalité est plus complexe… « Un juge peut imposer un test de paternité et, s’il se révèle positif, l’homme a la responsabilité de l’enfant, corrige le formateur. L’idée à faire passer, c’est que la grossesse, et donc la contraception, engage les deux partenaires. Ce n’est pas juste une nuit, et puis j’oublie ! » Et le quiz de susciter des débats et d’apporter des réponses précises avec des articles de loi sur la majorité sexuelle, le viol, la responsabilité pénale.

Sans oublier de nouvelles problématiques qui nourrissent l’actualité des collèges. Comme le cyberharcèlement. « Le problème avec les adolescents, c’est que souvent ils envoient une photo intime à leur copain, qui est diffusée sur Snapchat et fait le tour du collège », dévoile Antoine. Autant d’histoires sordides parfois liées au porno devenu incontournable. « L’âge moyen de l’accès au porno, c’est 14 ans et demi », nuance le formateur. Qui rappelle la loi, rarement connue : montrer des images porno à un mineur sans son accord, c’est de la corruption de mineur, et c'est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.

Avant de susciter un débat outré sur le consentement ou non d’une jeune fille de onze ans ayant eu des relations sexuelles avec un majeur. « On n’est pas là pour trancher, mais pour réfléchir ! insiste Antoine. C’est malheureux, mais tous les ans on remet à jour le cours sans difficulté vu l’actualité riche en violences sexuelles… »

Antoine survole cyberharcèlement, majorité sexuelle, clichés sexistes et autres articles de loi importants à rappeler pendant les cours d'éducation sexuelle.
Antoine survole cyberharcèlement, majorité sexuelle, clichés sexistes et autres articles de loi importants à rappeler pendant les cours d'éducation sexuelle. - O. Gabriel / 20 Minutes

Corps et clichés

L’enseignant de SVT fait ensuite un détour par la bio, les bactéries, les intersexués et les chromosomes X et Y pour souligner que la science n’est pas toujours neutre. Et évolue ! Notamment sur la représentation des organes génitaux masculins et féminins parfois extravagants… « Ça aiderait si tous les manuels de bio étaient à jour », ironise l’enseignant qui conseille certains livres comme Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? « C’est vraiment intéressant pour des primaires de rappeler que chacun a un sexe, car certains pensent que les filles n’ont rien, souligne France, une psychologue en formation. Et on se rend compte ensuite que beaucoup de collégiens ne savent pas ce qu’est un clitoris… »

Comment les clichés sur les hommes et les femmes nuisent gravement à votre santé

Mais l’enseignant insiste aussi sur les conséquences des représentations des genres. « Quand on parle d’éducation à la sexualité, on pense au corps, mais le champ est bien plus large et permet d’aborder les questions d’égalité hommes-femmes, remarque France. Et comme on a un volet orientation dans notre métier, c’est important de déconstruire les clichés sur des "filières de filles et de garçons". » Un pan passionnant également pour les professeurs des écoles. « J’ai eu dans ma classe de CE2 des remarques du genre "tu es une fille donc tu ne peux pas porter autant de cahiers" », s’inquiète Justine, institutrice.

Preuve que les stéréotypes s’installent bien avant le collège. « Ne vous leurrez pas, ce n’est pas ce que vous ferez en classe qui va tout changer, relativise Antoine. Mais l’idée, c’est de faire dialoguer les élèves entre eux, ne jamais personnaliser et éviter d’être descendant ou dans l’injonction pour qu’ils trouvent les réponses par eux-mêmes. Notre responsabilité, c’est de rappeler les lois et corriger les idées fausses, mais jamais de juger. » Vaste programme, pour des enseignants volontaires…

Un cours obligatoire… ou presque

Depuis 2003, tous les élèves du CP à la terminale devraient bénéficier de trois cours par an sur l’éducation à la sexualité. On en est loin :  un quart des établissements ne proposent, en 2018 qu'une seule heure consacrée à cette question par an. Quand ce n’est pas les parents, forcément prévenus, qui s’opposent à ce que leurs enfants reçoivent cette éducation à la sexualité… Mais à partir de la rentrée, tous les élèves devraient bénéficier de ces trois séances du CP à la Terminale.

« Mais il ne faut pas tailler un costume trop grand à l’école, prévient Antoine. Parfois on est appelé en pompier dans un collège quand il y a eu trois grossesses. Cette éducation à la sexualité du CP à la terminale, elle est indispensable mais on ne pourra pas se substituer au dialogue avec les parents et combattre les contre-vérités diffusées à la télévision. »

Dans ce cours, où les stagiaires sont volontaires, pas un seul homme. « Il faut dire que ces professions sont très féminisées », nuance Céline, maîtresse de conférence en psychologie et formatrice à l’Espé. Avec l’espoir que, d’ici quelques années, cette formation à la sexualité intéresse davantage les enseignants en tout genre…