VIDEO. Mai-68: Zadistes, Nuit debout, blocage des étudiants dans les facs... Sont-ils les nouveaux soixante-huitards?

SOCIAL De Nuit debout au mouvement qui agite actuellement certaines facs en passant par les Zad, la jeune génération a-t-elle repris le flambeau?...

Hakima Bounemoura

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Un slogan, tagué sur la statue de la place de la République lors de la manifestation du 22 mars dernier.
Un slogan, tagué sur la statue de la place de la République lors de la manifestation du 22 mars dernier. — Zakaria ABDELKAFI
  • Au fil des décennies qui se sont écoulées, l’esprit contestataire de Mai-68 n’a cessé d’essaimer dans la galaxie d’extrême gauche et dans les milieux anarchistes.
  • De nombreux sociologues voient une filiation entre les Nuit-deboutistes et les soixante-huitards.
  • Pour beaucoup d’universitaires, les Zad comme Notre-Dame-des-Landes, où confluent plusieurs luttes (écologiste, anticonsumériste, antinucléaire), incarnent aussi l’esprit de Mai-68.

« Mai 68. Ils commémorent, on recommence ». Ce slogan, tagué sur la statue de la place de la République à Paris lors de la manifestation du 22 mars dernier, résume en quelques mots l’héritage laissé par la génération 68. Au fil des décennies qui se sont écoulées, l’esprit contestataire de Mai-68 n’a cessé d’essaimer dans la galaxie d’extrême gauche et dans les milieux anarchistes.

« La dimension de mythe de 1968, une révolte partant de l’espace académique qui s’étend rapidement jusqu’à une crise de régime, avec le plus grand mouvement de grève du XXe siècle en France, est une référence pour tous les militants », explique Isabelle Sommier*, professeure de sociologie politique à l’université Paris-I. Cinquante après, l’esprit soixante-huitard n’est donc pas mort, « comme certains l’ont laissé entendre ». De Nuit debout au mouvement qui agite actuellement certaines facs en passant par les Zad (zones à défendre), la jeune génération a-t-elle repris le flambeau ?

Nuit debout, « héritiers biologiques » des soixante-huitards ?

« S’ils ne sont pas nécessairement des héritiers biologiques des soixante-huitards, les Nuit-deboutistes s’inscrivent dans leurs pas », estime le journaliste et économiste Kévin Boucaud-Victoire, auteur de La Guerre des gauches. « La liberté totale des prises de parole en assemblées générales et la prolifération des commissions en tout genre en 2016 rappellent le déroulement de Mai-68 (…) La défiance à l’égard des structures politiques traditionnelles (partis et syndicats) est également un héritage de 1968 », détaille  le co-fondateur de la revue Le Comptoir. « Le soutien à Nuit Debout du sociologue et philosophe Edgar Morin, déjà avocat de la jeunesse insurgée en 68, est d’ailleurs le parfait symbole de ce passage de témoin ».

Le philosophe et économiste Frédéric Lordon, chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE), a également noté qu’« un lien semblait unir la jeunesse qui s’est mobilisée contre la loi El Khomri en 2016 et celle qui s’est insurgée en Mai-1968 », plusieurs décennies auparavant. « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient ».

« Il y a bien évidemment un héritage entre ces mouvements de jeunes et ce qu’il y a pu se passer il y a 50 ans », reconnaît aussi Hervé Hamon*, écrivain et cinéaste, auteur de Génération, un ouvrage de référence sur Mai-68. « Un mouvement comme Nuit debout exprimait beaucoup de demandes très analogues au débat de 68. D’ailleurs, on a vu tout le mépris qui s’est déversé sur eux, comme on a pu le faire avec les soixante-huitards. Ils étaient peut-être un peu plus sages que nous », explique l’écrivain, qui a lui-même battu le pavé en 68. « Moi qui ne suis plus tout jeune aujourd’hui, je me sens très à l’aise avec eux. Les choses qui les préoccupent, la façon dont ils veulent faire bouger les choses, ça ressemble vraiment à ce que nous faisions ».

Les Zadistes, « militants ordinaires de 1968 »

Pour beaucoup de sociologues, les Zad comme Notre-Dame-des-Landes, où confluent plusieurs luttes (écologiste, anticonsumériste, antinucléaire), incarnent aussi l’esprit de Mai-68. Parmi ceux qui ont été « les militants ordinaires de 1968 », une bonne partie de « militants gauchistes », souvent septuagénaires aujourd’hui, « sont engagés de manière significative sur les Zad », souligne Isabelle Sommier. « Ça leur rappelle le fourmillement de jeunesse, d’individus divers, l’expérimentation d’un mode de vie alternatif. »

« Les Zadistes sont une réelle composante de l’après-68. Ce sont de gens qui aujourd’hui veulent créer une sorte d’univers alternatif, un monde utopique. Ce à quoi nous aspirions en 68 », reconnaît également Hervé Hamon.

« Il faut arrêter de comparer. Chaque génération a le droit à sa révolte »

« Mai-68 est devenu un creuset que les révoltes étudiantes ont pris pour modèle. Mais l’héritage de Mai-68 est tout simplement impossible, c’est une utopie de vouloir croire un jour qu’un tel mouvement pourrait se reproduire », explique de son côté le sociologue Jean-Pierre Le Goff*. Les Nuit-deboutistes ou les mouvements d’étudiants qui ont bloqué les facs « s’éloignent par bien des aspects de l’image traditionnelle du collectif protestataire ». « Nuit debout n’est qu’une bulle, qui a d’ailleurs très vite éclaté, une utopie caricaturale d’une société horizontale. Ce n’était que du bavardage, il n’y avait aucun aspect révolutionnaire. Ça serait complètement délirant et absurde d’y voir une filiation avec Mai-68 », explique le sociologue, auteur notamment de Mai-68, l’héritage impossible. « Il faut inventer du neuf, Mai-68 ne doit pas devenir un mythe fondateur ».

Un point de vue également partagé par le chef de file de Mai-68. « Il faut arrêter de comparer. Chaque génération a le droit à sa révolte. Plaquer un modèle historique sur une révolte, ce n'est pas voir l’actualité », dénonce Daniel Cohn-Bendit*, qui refuse toute comparaison avec les événements de 1968. « Ce qui m’a frappé avec un mouvement comme Nuit debout, c’est ce refus des idéologies, du système politique, des partis politiques… Ça c’est totalement différent de ce qui se passait en 1968 », explique l’ancien leader.

Héritiers ou pas de Mai-68, la plupart de ces mouvements contestataires appellent à « un mois de mai de révolte » et à une grande convergence des luttes le samedi 5 mai. « Le temps des doléances est révolu. Nuit debout a beaucoup parlé, maintenant nous pouvons agir », explique notamment un collectif gauchiste dans un appel intitulé « Mai 68 est mort, Vive 2018 ».

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*Hervé Hamon, L’esprit de Mai 68, aux éditions de l’Observatoire.

*Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, aux éditions La Découverte.

*Isabelle Sommier, Olivier Fillieule et Éric Agrikoliansky, Penser les mouvements sociaux, aux éditions La Découverte.

*Daniel Cohn-Bendit et Patrick Lemoine, Sous les crampons… la plage, aux éditions Robert Laffont.