VIDEO. «L’exposition très précoce des ados au porno a un impact délétère», avertit la réalisatrice Anoushka

INTERVIEW Loin du porno mainstream que consomment en masse les jeunes adolescents, la réalisatrice Anoushka produit des films pornos éthiques, qui mettent en scène une sexualité plus proche de la réalité, à l’écart des clichés stigmatisants…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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La réalisatrice Anoushka produit des films pornos éthiques, qui mettent en scène une sexualité plus proche de la réalité, à l’écart des clichés stigmatisants.
La réalisatrice Anoushka produit des films pornos éthiques, qui mettent en scène une sexualité plus proche de la réalité, à l’écart des clichés stigmatisants. — Anoushka
  • La réalisatrice Anoushka produit des films pornos éthiques, qui mettent en scène une sexualité plus proche de la réalité et loin des clichés stigmatisants.
  • Pour elle, l’exposition des plus jeunes au porno mainstream a un effet délétère sur les rapports humains et dans la construction de leur sexualité.
  • La jeune femme conseille aux parents de briser le tabou lié au porno et de parler de ces dérives avec leurs enfants, pour leur donner les moyens de prendre le recul nécessaire sur les images auxquelles ils peuvent être confrontés.

Dans ses films, pas de scènes hard-core et dégradantes, ni de clichés stigmatisants. Depuis quelques années, dans la lignée des productions signées Ovidie ou Erika Lust, Anoushka réalise des films pornos éthiques et féministes, qui mettent en scène une sexualité plus proche de la réalité et « moins phallocentrée ». Rien à voir avec le porno mainstream qui inonde le Web et nourrit les fantasmes des adolescents​, grands consommateurs de contenus à caractère pornographique. « Je ne me retrouvais pas dans ces productions, souvent dévalorisantes pour les femmes, centrées sur la pénétration, alors j’ai décidé de passer derrière la caméra et de proposer des films qui soient éthiques à tous les échelons de la production », explique Anoushka à 20 Minutes. Mais la réalisatrice le sait, « ce n’est pas le type de porno que les plus jeunes consomment ». Et ce sont des consommateurs assidus : selon un sondage exclusif OpinionWay pour 20 Minutes, les trois quarts des hommes de 18-30 (74 %) en regardent régulièrement.

Selon notre étude exclusive, près d’un tiers des 18-30 ans (31 %) a déjà été exposé à des contenus à caractère pornographique avant l’âge de 12 ans. Quel effet cela peut-il avoir sur un public si jeune ?

Qu’il s’agisse de porno hard, mainstream ou de contenus plus extrêmes, l’exposition très précoce des ados au porno a clairement un impact délétère, en particulier chez les très jeunes, pas préparés à recevoir de telles images et à un âge auquel on n’est déjà pas très alerte avec son corps et sa propre sexualité. Cela crée des injonctions, tant pour les garçons que pour les filles, et peut mener à des pratiques qui ne sont pas forcément désirées, et à des schémas pas représentatifs d’une sexualité réelle. L’impact est forcément nocif parce que les jeunes qui découvrent ainsi la sexualité vont s’orienter vers ce modèle-là, parce que c’est le seul qu’ils auront vu.

Pensez-vous que le fait pour des ados de regarder très souvent du porno a une influence sur leur approche de la sexualité, leurs pratiques sexuelles et sur leur perception des rapports entre hommes et femmes ?

Un psychologue avec lequel j’ai discuté récemment sur cette question m’expliquait que la sexualité n’est pas instinctive chez l’être humain. On reproduit la sexualité à partir d’un mythe, de quelque chose que l’on voit. Or, et c’est ce qui est problématique, le seul mythe relatif à la sexualité qui est aujourd’hui mis en exergue, c’est le porno mainstream, qui est bourré de clichés et de stéréotypes qui amènent à des extrêmes, notamment chez les jeunes. On le voit par exemple avec les très jeunes filles qui pensent que l’épilation intégrale et les relations anales sont un passage obligé. Les jeunes garçons, eux, vont être obsédés par la taille de leur pénis et être dans l’idée qu’il faut « taper le plus fort possible ».

Si on mettait un peu plus en avant des alternatives au porno mainstream, cela aurait des répercussions différentes, beaucoup moins nocives​. Mes films s’adressent exclusivement à un public majeur, mais je sais que si un jeune tombait malgré tout sur un de mes films, il ne serait pas traumatisé par ce qu’il verrait : pas de positions impossibles, pas d’injonctions, ni de fantasmes exclusivement masculins. J’essaie de montrer tous les corps et représenter toutes les sexualités. C’est pourquoi ma clientèle est composée de beaucoup de couples, à la recherche de contenus plus naturels, qu’ils auront davantage envie de reproduire, et moins choquants à visionner en couple.

Il existe des productions beaucoup plus représentatives de la réalité, qui s’inscrivent dans une approche humaine et respectueuse. Dans mes films, je n’impose rien à mes acteurs, ils baisent comme dans la vraie vie, c’est fluide et naturel. Il n’y a pas de clichés et la place de la femme et de son plaisir est remise au centre. Mais si la niche du porno éthique est qualitativement plus savoureuse que le porno classique, consommer du porno éthique requiert une démarche de la part de l’utilisateur : être prêt à payer un prix juste pour accéder à un contenu qui va au-delà des classifications « blondes », « milf » ou encore « fortes poitrines ».

Pensez-vous que le porno mainstream en ligne et l’avènement des réseaux sociaux favorisent le harcèlement ?

Il y a un effet boule de neige, on se croit autorisé à critiquer tout et tout le monde. Les jeunes, après avoir été exposés à des images extrêmes auxquelles ils ne sont pas préparés, se figurent que cela représente une sexualité normative qu’il va falloir reproduire. Et le problème, c’est qu’il n’y a pas de pédagogie autour du porno, on n’en parle pas parce que c’est ultratabou et sale, c’est quelque chose qu’il faut cacher. Les parents n’osent pas prendre ce sujet à bras-le-corps. Aujourd’hui, on reste dans le tabou alors que l’actualité montre que ces sujets devraient être au cœur des préoccupations, il faudrait pouvoir en discuter librement, sans quoi, on observe des dérives, comme ces jeunes filles qui sont harcelées sur les réseaux sociaux.

Dernièrement, j’ai tourné avec une actrice, Olly Plum, une cam girl qui a publié il y a quelques semaines sa toute première vidéo tournée avec Usul, son compagnon. Ils ont reçu un florilège d’insultes. Un mois après, elle a tourné dans un de mes films, et communication oblige, après quelques photos de tournage postées sur les réseaux, mon site a été hacké dès le lendemain, par toute cette sphère de gamers/haters, issus des mêmes cercles que ceux qui s’en sont pris à l’ex-actrice porno Nikita Bellucci et qui comptent certainement parmi les plus gros consommateurs de porno. On arrive à des situations extrêmes, où les actrices pornos mais aussi parfois de très jeunes adolescentes peuvent être jetées en pâture, avec des effets destructeurs pour celles qui subissent ces attaques.

Pour une prévention et une sensibilisation efficaces, à partir de quel âge faut-il parler de sexe et de porno avec les enfants ? Est-ce aux parents ou à l’école de le faire ? Et comment aborde-t-on ces questions avec les jeunes ?

Il y a un gros effort de pédagogie à faire. Je pense que la première sensibilisation à ces questions doit venir des parents, quand ils sentent que c’est le moment d’en parler, que leur enfant semble commencer à s’y intéresser, pas avant. Mes parents m’ont sensibilisée très tôt aux effets des images pornographiques, pourtant à l’époque, c’était plus tabou qu’aujourd’hui, mais ils l’ont fait.

Ce n’est toutefois pas un pas évident à franchir pour tout le monde. C’est pourquoi Erika Lust, réalisatrice de porno éthique mais aussi maman, a lancé le site « The porn conversation » (la conversation sur le porno), sur lequel elle met à disposition des parents des conseils et une boîte à outils (en anglais) leur permettant de dialoguer avec leurs enfants et leur indiquant ce qu’ils peuvent expliquer sur le porno et la sexualité en général à leurs enfants en fonction de leur âge et de ce qu’ils sont en mesure d’entendre.

Ensuite, dans le meilleur des mondes, l’école prendrait le relais des parents, en proposant aux jeunes des cours de sensibilisation sur la sexualité et le porno, en expliquant que ce n’est pas la vraie vie. Car même si la majorité des jeunes ont conscience que le porno n’est pas représentatif de la réalité, ils sont malgré tout nombreux à vouloir reproduire ce qu’ils ont vu à l’écran, à être dans une forme de mimétisme. C’est pour cela qu’un travail de pédagogie est à faire sur l’image, il faut que les professeurs aient la faculté d’expliquer à leurs élèves qu’il existe des films pornographiques, contenant des scènes de sexe, mettant en avant le plaisir masculin, dans lesquels le clitoris n’est pas représenté, qu’il y a un travail de montage, et que le résultat est loin de la sexualité réelle. Pas besoin de visionner du porno en classe pour leur transmettre le message : on peut décrypter sans montrer. Mais pour y parvenir, il va encore falloir du temps avant que l’on parvienne à sortir d’une certaine forme de puritanisme, qui considère le sexe et le porno comme des tabous suprêmes. Or, la réalité de ce que les ados expérimentent au quotidien illustre l’urgence à agir.

* Etude OpinionWay pour 20 Minutes réalisée en ligne du 3 au 4 avril 2017 auprès d’un échantillon représentatif de 1.179 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas).

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