Grève à la SNCF: «La question est de savoir si l’opinion va soutenir un mouvement gréviste»

INTERVIEW Stéphane Rozès, politologue, explique pourquoi la grève de la SNCF sera moins dure et soutenue que celle de 1995...

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Des voyageurs à la gare de Lyon, à Paris, le 2 juin 2016
Des voyageurs à la gare de Lyon, à Paris, le 2 juin 2016 — EVA FERRE MUR/SIPA
  • La grève des cheminots, qui s’étale sur trois mois, doit démarrer lundi 2 avril.
  • Pour le politologue Stéphane Rozès, le mouvement ne sera sans doute pas soutenu par l’opinion publique.
     

Alors que la grève à la SNCF a commencé  ce lundi soir, seuls 46 % des Français trouvent ce mouvement justifié, selon un sondage Ifop pour le JDD. Les grévistes pourront-ils, comme en 1995, faire plier le gouvernement alors qu’ils n’ont pas le soutien de l’opinion publique ?

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Pour le savoir, 20 Minutes a interrogé Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseil, analyses et perspectives) et spécialiste des études d’opinion.

Stéphane Rozès, président de CAP (Conseil, analyses et perspectives)
Stéphane Rozès, président de CAP (Conseil, analyses et perspectives) - PIERRE VERDY / AFP

La grève de la SNCF, qui commence ce lundi, peut-elle durer et faire plier le gouvernement ?

Demain il peut y avoir une forte combativité ouvrière, le taux de grévistes sera sans doute fort parmi les cheminots. Mais la question est de savoir si l’opinion va soutenir un mouvement gréviste qui bloquera le pays durant plusieurs semaines, comme en 1995.

C’est ce qui pourrait permettre aux grévistes de tenir longtemps et de faire reculer le pouvoir. Mais je ne pense pas que cela soit le cas car le contexte politique est radicalement différent aujourd’hui qu’en 1995. Les conditions ne sont pas réunies pour que s’opère ce que j’avais appelé à l’époque une « grève par procuration ».

Qu’entendez-vous par « grève par procuration » ?

En 1995, j’avais mesuré que deux Français sur trois soutenaient ou avaient de la sympathie pour le mouvement social. L’opinion avait donné procuration aux grévistes pour faire passer des messages qui allaient au-delà de leurs revendications. Ces revendications convergeaient avec le problème politique du moment. Le mouvement de 1995 servait donc aussi à interpeller le président Jacques Chirac qui s’était fait élire en promettant de lutter contre la « fracture sociale ».

Or, au bout de six mois, il était revenu à des politiques traditionnelles de désinflation compétitive dont le plan Juppé est l’expression, pour que la France se prépare à la mise en place de l’Euro. Il semblait ainsi privilégier les contraintes européennes plutôt que son engagement envers la nation.

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Aujourd’hui, en quoi le contexte politique est-il différent ?

Le rapport du pays à Emmanuel Macron est très différent. Il a semblé, à travers son élection, dire qu’il remettait le pays en mouvement, non pas en fonction de contrainte extérieure, mais à partir de ce que nous sommes. La question nationale politique préempte la question sociale. Le président de la République a d’ailleurs déclaré devant le Congrès, une fois élu, que « le premier mandat que m’ont confié les Français est de restaurer la souveraineté de la Nation ».

Le pays peut consentir à des efforts sociaux momentanés, à des coups de canif même du modèle social, si la remise en marche du pays est la preuve à la fois que la France redevient maître de son destin, et d’autre part que ces efforts momentanés vont ensuite profiter à l’ensemble des catégories sociales.