Assises de la maternelle: L'instruction obligatoire dès 3 ans, une mesure symbolique?

EDUCATION Derrière l'annonce d'Emmanuel Macron lors des Assises de la maternelle, se cache plusieurs enjeux...

Delphine Bancaud

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Illustration d'une école maternelle.
Illustration d'une école maternelle. — D.Bancaud/20 minutes
  • Aujourd’hui 97,6 % des petits de trois ans sont déjà scolarisés.
  • Mais le gouvernement veut abaisser de six à trois ans l’obligation d’instruction.
  • Une manière de revaloriser la maternelle et lutter contre l’absentéisme des élèves.
  • Pour certains observateurs du milieu éducatif, cette mesure, sans moyen pédagogique pour l’accompagner, n’est que de l’affichage.

Une première annonce forte pour marquer les esprits. « J’ai décidé de rendre obligatoire l’école maternelle et d’abaisser de six à trois ans en France l’obligation d’instruction dès la rentrée 2019 », a annoncé le chef de l’Etat en ouverture des Assises de la maternelle ce mardi. « La maternelle ne sera plus considérée comme une option ».

« Cette décision n’a rien d’anodin », a-t-il encore insisté, prévoyant sans doute les critiques. Car la mesure devrait au final ne concerner que 26.000 enfants français, 97,6 % des petits de trois ans étant déjà scolarisés, selon les dernières statistiques connues du ministère de l’Education. « C’est une mesure de communication qui flatte l’opinion », estime ainsi Francette Popineau, à la tête du Snuipp-FSU, premier syndicat des enseignants du primaire. « Il veut créer une universalisation de  la maternelle qui existe presque déjà, sans doute pour souligner l’objectif de la socialisation de tous les enfants dès 3 ans. Mais il passe à côté des vrais sujets sur la maternelle, à savoir l’amélioration du taux d’encadrement des élèves et une meilleure formation des enseignants et des Atsem », explique Pierre Moisset, sociologue de la petite enfance.

«On structure l’enfant dans la régularité»

Mais pour Françoise Cartron, sénatrice de Gironde et auteur d'une proposition de loi en 2011 visant à instaurer la scolarité obligatoire à trois ans, la mesure est loin d’être uniquement symbolique : « C’est une manière de réaffirmer le rôle primordial de l’école maternelle comme condition à la réussite scolaire des enfants. D’autant qu’elle a souvent été remise en cause ces dernières années. Là, Emmanuel Macron  clôt tous les débats », estime-t-elle. « C’est aussi le moyen pour lui de montrer qu’il veut corriger les inégalités territoriales », analyse Pierre Moisset. Car le taux de scolarisation des enfants en maternelle varie d’un territoire à un autre. Il est par exemple de 87 % en Corse, de moins de 70 % en Guyane et à Mayotte, contre 93 % à Paris. Selon la sénatrice, l’obligation d’aller à la maternelle, va aussi « éviter aux mères qui ne travaillent pas, de culpabiliser si elles mettent les enfants à l’école, ce qui était malheureusement le cas parfois », indique-t-elle.

Mais ce n’est pas le seul gain attendu par l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire, selon Françoise Cartron : « Cela va permettre d’intervenir sur l’absentéisme en maternelle. Car certains parents voient la maternelle comme une garderie, mais pas comme une vraie école. Du coup, ils y mettent leurs enfants à la carte, ce qui est préjudiciable pour eux, car ils sont privés de moments éducatifs importants, sont en décalage avec les autres et ne s’intègrent pas aussi bien qu’ils le pourraient à l’école. Or, on structure l’enfant dans la régularité », affirme la sénatrice. Un avis partagé par Emmanuel Macron qui a souligné que « ce sont dans les quartiers les plus défavorisés que souvent, on ne va pas remettre l’enfant à l’école » l’après-midi, « parce qu’on ne peut pas ou on ne veut pas payer la cantine ». Selon Françoise Cartron, le fait de rendre l’école obligatoire introduira plus d'assiduité et évitera que les parents partent plus tôt en vacances, en faisant rater des jours de classe à leurs enfants.

«On ne peut pas penser que ça se fera à moyens constants»

Reste que cette mesure suscite plusieurs critiques. Notamment sur le flou entretenu par Emmanuel Macron au sujet des moyens humains qui seront alloués à cette école maternelle obligatoire pour tous. « Cette annonce n'est qu'une reconnaissance sur le papier car elle ne s’est pas accompagnée de déclarations sur de créations de postes. Or, il faudrait accueillir 15 enfants par classe et non 30 pour mettre l’accent sur le langage. Car les élèves de maternelle devraient au minimum parler 15 minutes par jour avec l’enseignant », dénonce Francette Popineau. Il est vrai qu’avec un enseignant pour 22 enfants, la France présente un taux d’encadrement plus faible que les moyennes de l’Union européenne (1 pour 13), selon une récente note de France Stratégie.«On ne peut pas penser que ça se fera à moyens constants», a aussi estimé Elsa Faucillon, députée PCF des Hauts-de-Seine.

« Il aurait été plus ambitieux d’annoncer des mesures envers la préscolarisation des enfants de moins de trois ans, qui a des effets positifs jusqu’au collège », estime aussi Pierre Moisset. Sous le quinquennat Hollande, des mesures avaient été prises en ce sens. «Or, les postes prévus à cet effet ont servi de variable d’ajustement pour permettre le dédoublement des classes en CP et CE1. Ce qui fait que des enfants qui auraient pu rentrer en maternelle à 2 ans et 8 mois ne le font qu’à 3 ans et 8 mois, ce qui est tard», déplore Francette Popineau.

Enfin, un dernier point semble crisper certains observateurs du monde éducatif. Car en fixant la scolarité obligatoire à trois ans, des écoles maternelles privées passeront sous contrat. «Ce qui va contraindre les communes à les subventionner. Cela posera problème si elles ne sont pas aidées. Par ailleurs on peut se demander si ce n’est pas une manière pour le président d’ouvrir davantage la porte à la concurrence…», s'interroge Francette Popineau.