Polémique sur Bertrand Cantat: «Ce n’est pas parce qu’on l’applaudit qu’on accepte ce qu’il a fait»

INTERVIEW Ancien président de la Ligue des droits de l’homme et avocat pénaliste depuis 1956, Henri Leclerc estime que Bertrand Cantat devrait être « réhabilité »…

Propos recueillis par V.V.

— 

L'avocat pénaliste Henri Leclerc estime que Bertrand Cantat devrait être «réhabilité».
L'avocat pénaliste Henri Leclerc estime que Bertrand Cantat devrait être «réhabilité». — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Condamné pour la mort de Marie Trintignant, Bertrand Cantat est libre depuis 2007.
  • Face aux protestations, il a finalement renoncé à participer aux festivals de l’été. Sur Facebook, il a toutefois réclamé le droit « à la réinsertion ».
  • « 20 Minutes » a interrogé le pénaliste Henri Leclerc sur cette polémique.

« L’opinion publique est une prostituée qui tire le juge par la manche… » On entend souvent résonner dans les tribunaux la célèbre maxime de Moro-Giafferi. Et même quand le juge a tranché, l’opinion publique continue parfois à protester. C’est ce qui se passe depuis plusieurs semaines avec Bertrand Cantat. Les pétitions et manifestations contre son retour sur scène ont finalement conduit l’ancien leader de Noir Désir à renoncer à participer aux festivals musicaux de l’été.

>> A lire aussi : Les faits. Bertrand Cantat renonce aux festivals de l'été

Sur Facebook lundi, il a tenu à renouveler sa compassion « à la famille et aux proches de Marie » Trintignant, morte sous ses coups en 2003 tout en invoquant son « droit à la réinsertion ». Ancien président de la Ligue des droits de l’homme et grand avocat pénaliste depuis plus d’un demi-siècle, Henri Leclerc a accepté de donner son sentiment sur cette polémique pour 20 Minutes

Pourquoi l’opinion publique a-t-elle du mal à accepter le fait que Bertrand Cantat a purgé sa peine et entend donc remonter sur scène ?

Il est rare que quelqu’un qui a subi une peine de prison soit indemne dans la suite de sa vie, une fois cette peine purgée. Pourtant, de cette peine, il ne reste aujourd’hui plus qu’une trace sur son casier judiciaire. Mais l’opinion publique ne s’occupe pas du casier judiciaire. Elle ne retient que l’acte en lui-même dans ce qu’il a de plus horrible. Je crois que, dans le cas d’un acquittement, l’opinion publique peut oublier plus facilement. Mais une peine de prison, hélas, ne purge pas complètement la mémoire des gens.

Vous déplorez donc le fait qu’il ne puisse pas reprendre sa vie d’artiste ?

Je trouve que c’est profondément injuste. Ceux qui ont été condamnés et qui ont payé leur dette envers la société doivent pouvoir reprendre le cours de leur vie. Mais j’ai le sentiment qu’il restera toujours l’homme qui a commis cet acte atroce.

>> A lire aussi : Montpellier. Le public de Cantat hué devant la salle de concert

Cela tient peut-être au fait que Bertrand Cantat est un artiste. Mais ce qu’il a fait change-t-il sa qualité d’artiste ? Les gens devraient peut-être réfléchir à ça…

Indignée, Nadine Trintignant, la mère de Marie, explique justement qu’elle n’imagine pas qu’on puisse « applaudir sur scène quelqu’un qui a tué »…

Cela tient au bonheur que Bertrand Cantat pourrait ressentir sur scène. Mais parlons aussi du bonheur qu’il procure au public. Au nom de quoi devrait-on priver une partie du public, aussi infime soit-elle, du bonheur que cet artiste peut lui procurer, à partir du moment où il a purgé sa peine ? Ce n’est pas parce qu’on l’applaudit qu’on accepte ce qu’il a fait.

Finalement, la polémique ne tient-elle pas au fait que l’opinion publique méconnaît ou ne comprend pas le fonctionnement de la justice ?

Peut-être. Et puis Bertrand Cantat a été condamné en Lituanie. Aux yeux des gens, cela semble un peu lointain, un peu irréel. Il a été condamné à huit ans de prison et a bénéficié d’une libération conditionnelle conformément à la loi. Mais ses détracteurs voudraient aujourd’hui qu’il soit soumis à une peine complémentaire de ne pas exercer son art. Mais cela n’existe pas en droit. 

La polémique liée à Bertrand Cantat vous fait-elle penser à d’autres personnes célèbres qui ont subi le même sort ?

Je pense naturellement à Jean Genet qui a été adulé malgré toutes ses condamnations de jeunesse. Et regardez Alain Juppé. Malgré une peine sévère, il a été complètement réhabilité. Et il est aujourd’hui maire de Bordeaux.

Et Dominique Strauss-Kahn ?

Bien sûr, mais je ne tiens pas à faire de parallèle, car j’ai défendu Dominique Strauss-Kahn. Je rappelle qu’il a été relaxé [dans l’affaire dite du Carlton de Lille], mais que sa carrière politique a été brisée. Qu’en serait-il aujourd’hui s’il revenait sur le devant de la scène ? Je ne sais pas. Je préfère ne pas le savoir, en fait.