Mort d'un journaliste français en Syrie: «Bachar al-Assad est mon ennemi. Il a tué mon ami et 350.000 Syriens»

GUERRE Six ans après la mort de deux reporters français et américain dans un bombardement de l’armée syrienne à Homs, leurs proches et des rescapés ont demandé lundi à la justice française de poursuivre les commanditaires de cette attaque « ciblée »…

A.D.

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Le photo-reporter français Rémi Ochlik a été tué en Syrie en 2012.
Le photo-reporter français Rémi Ochlik a été tué en Syrie en 2012. — Stéphane de Sakutin afp.com

« Le 22 février 2012, je faisais juste mon boulot. A 8h20, nous avons entendu un bombardement ciblé sur notre maison ». Edith Bouvier, journaliste « rescapée » de cette attaque « orchestrée » par le régime syrien témoigne devant les journalistes de la brutalité de l’attaque dont les journalistes présents au bureau de presse clandestin du quartier rebelle de Baba Amr à Homs en Syrie ont été victimes. Deux journalistes ont trouvé la mort ce jour là : Rémi Ochlik, photojournaliste français de 28 ans et Marie Colvin, reporter de nationalité américaine. Si la ville de Homs était en proie à de nombreux bombardements à cette période, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), les rescapés, et les familles des victimes ont désormais acquis la certitude que cette attaque n’étais pas le fruit du hasard.

Un assassinat commandité au plus haut niveau

Pour Maître Daoud, avocat représentant les intérêts de Marie Colvin, décédée dans l’attaque, et de Wael Al-Omar et Paul Conroy (deux autres journalistes blessés dans l’attaque), le déroulé des faits est simple : « un témoin a été entendu en 2017 qui nous a confirmé qu’à la suite d’une émission faite par Skype par Marie Colvin diffusée par la BBC et d’autres chaînes la veille, son signal satellitaire a été intercepté et qu’il y a eu une décision délibérée de bombarder le centre à l’aide de tirs d’artillerie de rockets selon la technique du « bracketing » qui permet de se rapprocher pour affiner le tir. Pour les survivants, des drones les attendaient dans la rue pour lancer d’autres tirs. » Plusieurs personnes ont été selon lui identifiées comme s’étant coordonnées pour planifier et mener l’attaque appartenant à la « haute hiérarchie de l’appareil sécuritaire et militaire syrien » dont notamment Mahel El Assad, le frère du président syrien Bachar El Assad.

« Bachar El Assad est mon ennemi. Il a tué mon ami et 350 000 Syriens »

Depuis 2012, deux procédures ont été ouvertes : l’une en France s’agissant du décès de Rémi Ochlik et l’autre aux Etats-Unis concernant Marie Colvin. Il s’agit pour la justice française du premier dossier ouvert contre les crimes syriens.
Or, en France, l’enquête ouverte depuis 2012 et confiée depuis 2014 aux trois juges d’instruction du pôle « Crimes de guerre » au sein du tribunal de grande instance de Paris, semble stagner. «Bachar al-Assad est mon ennemi. Il a tué mon ami et 350 000 syriens (…) Je fais donc le voeu qu’un jour la justice française fasse son travail. Aujourd’hui, elle a tous les éléments en main », dénonce Edith Bouvier. Me Daoud complète : « Les personnes ont été identifiées. Malgré les difficultés pour aller sur le terrain, il y a de nombreuses archives qui démontrent l’instauration d’une machine répressive dès 2011 et la France a pu reconstituer tout l’organigramme de la hiérarchie militaire ainsi que celui des renseignements nationaux et locaux impliqué dans l’attaque. Ce que nous demandons, c’est qu’il y ait des convocations des personnes identifiées pour permettre leur inculpation et des mandats d’arrêts internationaux à leur encontre ». En effet, rien n’empêche que ces personnes « soient jugés même en leur absence » a ajouté Me Père, avocat d’Edith Bouvier.
 

Un conflit encore actuel

Pour Mazen Darwish, avocat syrien et président du Syrian Center for Media and Freedom of Expression, « ce que les commanditaires de l’attaque ont fait à ces journalistes ce jour-là, c’est ce qu’ils continuent à faire. Ils se sentent libres puisqu’en six années de conflit rien ne leur est arrivé. Il faut donc que justice soit faite non par esprit de vengeance mais pour permettre de ramener la paix et la sécurité en Syrie par des moyens non armés ». Toute la difficulté repose également sur l’importance des enjeux géopolitiques dans cette affaire. En effet, la Cour pénale internationale normalement compétente pour les crimes de guerre et crimes contre l’humanité n’a pas été saisie du fait de l’exercice du droit de véto russe et chinois lors d’un Conseil de sécurité de l’ONU en 2014. Les avocats des parties civiles s’inquiètent également du fait qu’à l’issue de la guerre, des négociations avec les « bourreaux » aient lieu.
Les proches de Rémi Ochlik sont également en position d’attente vis-à-vis de l’autorité judiciaire française : « il ne faisait que son métier avec pour seule arme son appareil photo. Je ne souhaite qu’une seule chose : qu’il y ait un procès », a sobrement déclaré la mère de Rémi Ochlik.