VIDEO. Pourquoi Mayotte est-elle bloquée depuis trois semaines?

SOCIAL Depuis la mi-février, des grèves, manifestations et blocages sont organisés dans ce département français particulièrement pauvre et à l'insécurité omiprésente...

Oihana Gabriel

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Une manifestation à Mamoudzou le 20 février à Mayotte, île et département français bloqué depuis la mi-février 2018.
Une manifestation à Mamoudzou le 20 février à Mayotte, île et département français bloqué depuis la mi-février 2018. — AFP
  • Depuis le 20 février, l’île de Mayotte est bloquée par un mouvement social.
  • La ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, s’est rendue sur place ce lundi… mais sa venue n’était pourtant « pas souhaitée » par les manifestants.
  • Un enseignant membre de l’Intersyndicale qui a lancé le mouvement et un spécialiste de l’île analysent les raisons du mécontentement.

« J’ai peur pour mes enfants, reconnaît Rivomalala Rakotondravelo, enseignant et secrétaire départemental du syndicat  Snuipp-FSU Mayotte. Deux de ses quatre enfants ont été agressés en trois ans. Et pourtant, ce père s’estime chanceux : « Ils ont été rackettés pour un portable, ce n’est rien du tout, il y a des enfants qui se font poignarder. Ce qui interpelle le plus à Mayotte, ce sont les grillages devant les maisons. » Symptôme d’une insécurité dramatique sur cette île française qui traverse une crise d’ampleur.

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Depuis trois semaines, les routes sont bloquées, les opérations escargots se multiplient, les manifestations aussi et donnent au 101e département français des allures d’« île morte ». Ce n’est pas la première fois que Mayotte crie son mécontentement, mais selon un observateur qui travaille depuis dix ans sur cette île, « jamais un mouvement social n’a été aussi partagé ».

Malgré l’arrivée sur place de la ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, les écoles sont restées fermées en ce jour de rentrée et le dialogue semble au point mort. 

Une insécurité massive

« Plusieurs agressions ont déclenché le mouvement de grève dans les écoles, explique le délégué syndical. La violence, c’est quotidien, on compte au moins un établissement chaque semaine où il y a des intrusions, des caillassages. » Et la violence n’est pas l’apanage des écoles : dans certains quartiers, les voisins organisent des rondes la nuit à tour de rôle…

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Le gouvernement a promis des renforts du côté des forces de l’ordre, mais aussi 90 médiateurs de proximité, des gendarmes mobiles, des réservistes de la gendarmerie, des équipes mobiles de sécurité, des assistants d’éducation et du personnel du service en cours de déploiement. « Mais ces policiers viennent de la Réunion quelques semaines et repartent après, critique le syndicaliste. Ce n'est pas une solution durable et la réponse sécuritaire ne suffira pas. »

Le problème de l'immigration clandestine

« Mayotte c’est 45 % de personnes étrangères en situation irrégulière », a rappelé Annick Girardin devant le Sénat. Dont une majorité vient des Comores, une île située à 70 km. « Beaucoup de mères comoriennes veulent accoucher à Mayotte car elles ont plus de chance de s’en sortir, leur bébé aussi mais aussi parce qu’avec le droit du sol, leur enfant aura la nationalité française à 18 ans », explique François De Lavergne, consultant chez Amnios  et spécialiste de Mayotte. Le gouvernement réfléchit à « un statut extra-territorial » pour la maternité de Mayotte.

« Mayotte est en train d’assumer seule le poids de cette immigration clandestine alors que l’île cumule énormément de retards, analyse Rivomalala Rakotondravelo. On voit beaucoup de réactions simplistes et de rejet de l’étranger. Le vrai problème, c’est la pauvreté dans le département, le retard en terme d’infrastructures et de services publics. »

Le département le plus pauvre de France

« Freiner l’immigration des Comores est nécessaire, mais insuffisant », renchérit le consultant, qui a piloté un diagnostic territorial de l'île. Mayotte est le département le plus pauvre de France : 84 % des habitants de l’île vivent sous le seuil de pauvreté contre 7 % en métropole. Quant au chômage, il touche presque un Mahorais sur deux.

« En 2010, le mouvement social dénonçait la vie chère, aujourd’hui l’insécurité, mais c’est une façon de cristalliser sur un autre problème que le souci réel, qui est le manque de développement, analyse François De Lavergne. Un Mahorais sur deux a moins de 20 ans, il y a 1.500 emplois chaque année pour 5.000 à 6.000 chômeurs. Mais il y a aussi un problème de formation à chaque étape : les jeunes maîtrisent moins bien le français que leurs aînés, la réussite dans les études supérieures tourne autour de 10 à 20 % et l’île manque de décideurs et de formation en management. »

Autre condition pour encourager le développement : une meilleure intégration régionale. « Les relations commerciales doivent être plus importantes avec les Comores et l’Afrique du Sud alors qu’aujourd’hui, les importations viennent essentiellement de métropole », reprend le spécialiste. Et pourtant, il estime que les choses pourraient s’arranger : « Depuis le 1er janvier 2018, Mayotte a le même droit du travail que la métropole, ce qui autorise par exemple le travail temporaire, important pour le BTP par exemple. »

Les services publics en déficit

« Pour être au rendez-vous, il nous faudrait créer une classe par jour. » Annick Girardin, ministre des Outre-Mer

Ecoles, hôpitaux, généralistes, tous les services publics affichent un déficit chronique. Aujourd’hui, certains élèves de primaire n’ont cours qu’une demi-journée par manque de locaux… La ministre des Outre-Mer a reconnu devant l’Assemblée nationale le 7 mars que « pour être au rendez-vous, il nous faudrait créer une classe par jour. »

Côté santé, l’île de Mayotte reste le plus grand désert médical du pays : elle ne compte que 98 médecins pour 100.000 habitants contre 339 en métropole, dévoile un rapport de l’ARS de l’Océan Indien de juin 2016. Et les blocages des routes depuis trois semaines n’ont fait qu’empirer la situation.

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« Il est nécessaire d’obtenir des plans de rattrapage, pas seulement dans l’éducation et la sécurité, mais aussi pour la santé, les transports, le logement, martèle le syndicaliste. Pour que Mayotte soit un département de droit commun. On en est très loin. » Pour le moment, l’Intersyndicale, dont fait partie la Snuipp-FSU, n’a pas souhaité rencontrer la ministre des Outre-Mer. Et espère que le Premier ministre en personne prendra ce dossier à bras-le-corps.